De Juillet à Octobre… Ou comment la petite bourgeoisie voit les Révolutions!

 

De Juillet

à Octobre…

Ou comment

la petite bourgeoisie

voit les Révolutions!

 

Le chroniqueur québecois Robert Bibeau, qui se prétendait très abusivement « marxiste-léniniste », il y a quelques années, et se pose désormais en fer de lance « gauchiste » du combat contre cette idéologie, à laquelle, de toutes façons, il n’avait rien compris, fait maintenant la promotion d’un article vantant les « mérites » de l’ouvrage anticommuniste de Chantal de Crisenoy, « Lénine face aux moujiks », visant à démontrer que Lénine était un ennemi acharné de la paysannerie russe…

A noter qu’il fait cette démarche à partir d’un article tout à fait dithyrambique sur le sujet, paru sur « Reporterre », média de la bobocratie écolo qui veut se donner bonne conscience en prétendant combattre le « capitalisme financier » pour espérer sauver ce qui reste de l’autre, à savoir, le sien… Antienne rebattue, tant à l’ « extrême-gauche » qu’à l’extrême-droite, des classes moyennes précarisées par la crise du système…

Convergence fortuite ?

C’est la question que l’on se pose légitimement, tant les logiques intrinsèques des trois propos, à savoir celle du commentaire de Bibeau, celle de l’article de « Reporterre », et celle du livre lui-même sont fusionnelles et paraissent n’en faire qu’une, quant au fond : celle de l’anticommunisme sous forme spécifique d’anti-léninisme.

Il se trouve que le camarade WH, animateur du blog « Les prolétaires de fer », a publié récemment, sur le site de l’association « Les vais amis de l’URSS », une réponse fort bien argumentée…

Il nous semble donc juste de la republier sur TML, avec, cependant, quelques précisions historiques qui manquent encore dans cette excellente étude, déjà pratiquement exhaustive pour l’essentiel, à savoir l’analyse politique de cette démarche anticommuniste. (*)

La première précision, sur le plan historique, concerne l’évolution du statut de la propriété de la terre, de la Russie tsariste à l’URSS.

La propriété des mir de l’ancienne Russie, qui concernait la petite paysannerie de l’époque, était déjà une propriété commune, où les parcelles de terres étaient attribuées en fonction des besoins.

Ce mode de répartition, en voie d’être détruit par la « réforme » capitaliste de Stolypine, fondait néanmoins les rapports sociaux entre les paysans, alors que la bourgeoisie encourageait la propriété privée des koulaks, s’appropriant une grande partie des terres abandonnées par la noblesse.

Les koulaks formaient potentiellement une nouvelle aristocratie rurale, et non pas une « petite paysannerie propriétaire », comme il est dit systématiquement dans les articles « historiques » des ouvrages bourgeois… !

Le slogan « La terre à ceux qui la travaillent ! » ne peut pas se comprendre en dehors de sa mise en pratique dans ce cadre.

Il a été formalisé juridiquement par le « Décret sur la terre » du 8 Novembre 1917, qui était bel et bien un décret de nationalisation de toutes les terres, (hors les jardinets particuliers), et un système de répartition locale assez proche des mir, en réalité. Il ne reconnaissait donc pas de « petits paysans propriétaires », en aucune manière, et encore moins de « gros », comme les koulaks.

Logiquement, ceux-ci auraient du être réduits aux parcelles correspondant à leurs besoins familiaux, mais bien évidemment, ils interprétaient cette loi comme une consécration des droits abusivement acquis sous et depuis Stolypine…

Le conflit de classe était donc inévitable, et eut lieu, en fait, tout au long de la période menant à la « dékoulakisation », rendue incontournable, et même nécessaire pour sauver, en réalité, l’URSS d’une famine encore pire que celle déjà engendrée par leur rétention spéculative, puis par leur destruction des produits agricoles.

Cette réalité, à la fois économique et historique, est aujourd’hui établie par les économistes russes eux-même, non suspects de « communisme », et dont Nikolaï Starikov est un exemple significatif :

https://tribunemlreypa.wordpress.com/2015/11/15/encore-une-legende-noire-demythifiee-lholodomor/

Mais il est clair que Bibeau et ses semblables n’ont que faire, ni de la vérité historique, ni de l’évidence économique.

Luniterre

.

(*Dans un courrier récent, le camarade WH a convenu que cette précision était nécessaire. Il n’y a donc évidemment pas de contradiction politique, quant au fond, sur ce sujet, entre son approche et la mienne.)

 

L’article de « Reporterre » :

https://reporterre.net/Le-mepris-meurtrier-de-Lenine-pour-la-paysannerie

Le commentaire de Bibeau :

http://www.les7duquebec.com/7-dailleurs-2-2/le-mepris-meurtrier-de-lenine-pour-la-paysannerie/

 

 

La réponse (ci-dessous) du camarade WH :

https://www.eklablog.com/profile/28441046

– Lénine, génie meurtrier ?

 

Alors que l’on célèbre le centenaire de la révolution d’octobre 1917, les calomnies contre l’histoire du marxisme s’amoncèlent : Lénine était-il un meurtrier de masse ?

C’est en tout cas la thèse très «originale» proposée par cet article paru au Québec : http://www.les7duquebec.com/7-dailleurs-2-2/le-mepris-meurtrier-de-lenine-pour-la-paysannerie/

[ET EN PARTICULIER CE LIVRE PARU EN MAI 2017 : Lénine face aux moujiks, de Chantal de Crisenoy, éditions La Lenteur, mai 2017. NDLR]

Nous verrons vite à quel point cette originalité consiste à pisser dans le sens du vent du discours mensonger bourgeois (et souvent trotskyste) sur l’histoire des bolchéviques et de l’URSS.

Ce qui est certain, c’est qu’il y a une continuité entre Lénine et Staline. Mais la question est aussi de savoir si cette continuité constitue une continuité d’une lignée de meurtriers sanguinaires, ou d’une continuité vis à vis de la doctrine de Karl Marx.

Cela serait en effet plus embarrassant, puisqu’on nous avait expliqué que l’expérience soviétique était une vulgaire «trahison» du marxisme.

Qui n’a pas entendu des dizaines de fois ces thèses maintenant bien connues ?

Nous allons donc pour une fois faire parler directement le barbu et le «meurtrier» au lieu de laisser à la parole à des déformateurs professionnels.

Et si on écoutait ce qu’ils ont dit réellement ?

 

« La doctrine de Marx, notait Lénine, suscite dans l’ensemble du monde civilisé, la plus grande hostilité et la haine de toute la science bourgeoise (officielle comme libérale), qui voit dans le marxisme quelque chose comme une « secte malfaisante ». On ne peut pas s’attendre à une autre attitude, car dans une société fondée sur la lutte des classes, il ne saurait y avoir de science sociale « impartiale ». Toute la science officielle et libérale défend, d’une façon ou de l’autre, l’esclavage salarié, cependant que le marxisme a déclaré une guerre implacable à cet esclavage. »

Dès le début de l’article, les mensonges commencent :

1) Lénine se méfiait avec raison des moujiks, de la paysannerie russe, qui est une classe inféodée – exploitée sous le mode de production féodal – précapitaliste.

On voit déjà la première déformation évidente de la théorie de Lénine sur la paysannerie, puisque les bolcheviques ne voyaient pas la paysannerie comme un bloc monolithique. Il existait en Russie la paysannerie pauvre, issue de l’ancien système féodal, et la paysannerie propriétaire, issue de la réforme du libéral Stolypine. A la fin du 19ème, les réformes du régime tsariste visaient à engager le développement du capitalisme dans l’agriculture, grâce à une nouvelle classe de petits propriétaires terriens, les fameux «koulaks». C’est précisément ce qui eut lieu, de sorte qu’il est impossible de considérer la paysannerie de l’époque comme une classe sociale unique à l’intérêt unique.

 

2) Lénine savait que la paysannerie ne pouvait être le pivot – la force motrice d’une révolution PROLÉTARIENNE, anticapitaliste et antibourgeoise, antipropriété privée des moyens de production.

C’est incomplet. La révolution prolétarienne devait être menée par l’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie pauvre.

« Je formule clair et net le programme agraire en tenant compte d’un fait nouveau : la scission plus profonde des ouvriers agricoles et des paysans pauvres avec les paysans aisés. » (Lénine, Lettres sur la tactique, écrites en avril, t. XX p. 103.)

« Ce qu’il y a d’original dans l’actualité russe, c’est la transition de la première étape de la révolution, qui a donné le pouvoir à la bourgeoisie par suite du degré insuffisant de conscience et d’organisation du prolétariat, — à sa deuxième étape qui doit donner le pouvoir au prolétariat et aux couches pauvres de la paysannerie. » (Lénine, Thèses d’Avril, t. XX, p. 88, éd. russe.)

« Seuls les ouvriers révolutionnaires, s’il sont soutenus par les paysans pauvres sont en mesure de briser la résistance des capitalistes, de conduire le peuple à la conquête de la terre sans rachat, à la liberté complète, à la victoire sur la famine, à la victoire sur la guerre, à une paix juste et durable. » (Lénine, Les enseignements de la révolution, t. XX I, p. 77, éd. Russe.)

 

Lénine avait en effet retenu les leçons de la Commune de Paris, expérience révolutionnaire dans laquelle les paysans (propriétaires massivement de leur terre depuis 1792 et classe encore majoritaire) avaient soutenu la réaction contre les communards. En Russie il existait encore de larges couches de paysannerie pauvre, qui étaient donc appelées à jouer un rôle important dans la victoire des bolcheviques.

 

3) La paysannerie rêve de devenir propriétaire de ses moyens de production (terre-eau-semence-instruments agricole et bétails). Par essence la paysannerie tend vers la propriété privée – individuelle, vers le mode de production capitaliste-bourgeois, qui en retour, nous en convenons, le dépouillera de ses propriétés, de ses moyens de production et fera du paysan un prolétaire urbain misérable et aliéné.

4) Lénine avait compris tout cela et ce fut son grand mérite.

Non cela n’a rien à voir avec les conceptions de Lénine sur la question agraire. Lénine distinguait bien les paysans pauvres, dont l’intérêt ne divergeait pas de celui de la classe ouvrière, et les paysans moyens, qui eux cherchaient effectivement à s’accaparer des terres.

Notre ami invente donc ici une «divergence» entre l’intérêt de classe de la paysannerie pauvre (sous prétexte de l’inclure dans la paysannerie en général), et l’intérêt de classe de la classe ouvrière.

Si donc il y avait une telle divergence d’intérêt, pourquoi avoir choisi la faucille et le marteau comme symbole pour les communistes ? La faucille et le marteau ne devraient-ils pas se battre l’un contre l’autre selon notre ami ?

5) Mais Lénine fut pris au piège de son génie tactique, car ne disposant pas – ne dirigeant pas – d’une multitude de prolétaires russes pour mener une révolution PROLÉTARIENNE ANTICAPITALISTE et ANTIBOURGEOISE (classe embryonnaire en Russie tsariste féodale et capitaliste marchande à peine industrialisée) il poursuivit la chimère d’une révolution prolétarienne sans prolétariat.

Pauvre Lénine, si génial et fourbe à la fois ! Là encore, on voit les vieux préjugés opportunistes mencheviques de la IIème internationale…

 

« La préparation du prolétariat à ses taches révolutionnaires, en particulier dans les conditions de l’impérialisme, suppose une remise en question des dogmes opportunistes, tels ceux qui dominaient dans la IIe Internationale.

 

« Premier dogme : sur les conditions de la prise du pouvoir par le prolétariat. Les opportunistes assurent que le prolétariat ne peut ni ne doit prendre le pouvoir, s’il ne constitue pas lui-même la majorité dans le pays. De preuves, aucune ; car on ne saurait justifier ni théoriquement, ni pratiquement cette thèse absurde. Admettons, répond Lénine à ces messieurs de la IIe Internationale. Mais advienne une situation historique (guerre, crise agraire, etc.) dans laquelle le prolétariat, qui forme la minorité de la population, aurait la possibilité de grouper autour de lui l’immense majorité des masses laborieuses, pourquoi ne prendrait- il pas le pouvoir ? Pourquoi le prolétariat ne profiterait-il pas de la situation internationale et intérieure favorable, pour percer le front du Capital et hâter le dénouement général ? » » (Staline, Des principes du léninisme)

 

Les bolcheviques considéraient en effet que la seule classe capable de diriger la révolution socialiste devait être le prolétariat. Si les bolcheviques s’intéressaient d’abord à la classe ouvrière des villes, c’est précisément parce que les marxistes considèrent que le rôle directeur de la révolution ne peut pas être attribué arbitrairement à n’importe quelle classe.

Il faut d’abord bien sur que la classe en question ait intérêt au renversement du capitalisme. En cela, aussi bien la classe ouvrière des villes que les paysans pauvres y avaient intérêt. Mais cela ne suffit pas pour déterminer qui doit diriger l’action révolutionnaire.

 

« Il ne s’agit pas de savoir quelle classe aujourd’hui forme la majorité, ou quelle classe est la plus pauvre, mais bien quelle classe se fortifie et quelle classe se désagrège.

 

Et comme le prolétariat est la seule classe qui grandisse et se renforce sans cesse, qui fasse progresser la vie sociale et rallie autour de soi tous les éléments révolutionnaires, nous avons le devoir de reconnaître en lui la force principale du mouvement actuel. » (Staline, Anarchisme ou socialisme)

 

En Russie, la classe ouvrière des villes représentait donc encore une minorité, mais elle se développait sans cesse. Il existait des millions d’ouvriers dans les principales villes en Russie, ce nombre n’a eu de cesse de croître pendant toute la période de développement du capitalisme partout en Russie. Il fallait donc reconnaître que c’était à la classe ouvrière qu’appartenait le rôle principal dans la révolution socialiste. Premier point.

En Russie, la paysannerie se divisait d’une part en paysannerie pauvre, dont les intérêts étaient les mêmes que ceux de la classe ouvrière des villes (renversement de l’aristocratie et de la bourgeoisie), et d’autre part en paysannerie de petits propriétaires. Il fallait donc allier la classe ouvrière avec la paysannerie pauvre, d’une part, et obtenir la neutralité des paysans moyens d’autre part (d’où le mot d’ordre sur la terre).

 

« Pourquoi avons-nous réussi à renverser le pouvoir de la bourgeoisie et à instaurer le pouvoir du prolétariat ? Parce que nous avons préparé Octobre sous le mot d’ordre de dictature du prolétariat et de la paysannerie pauvre; parce que, nous basant sur ce mot d’ordre, nous avons mené une lutte systématique contre la politique de conciliation des partis petits-bourgeois; parce que, nous basant sur ce mot d’ordre, nous avons mené une lutte systématique contre les hésitations de la paysannerie moyenne dans les Soviets ; parce que ce n’est qu’avec ce mot d’ordre que nous pouvions vaincre les hésitations du paysan moyen, briser la politique de conciliation des partis petits-bourgeois et rassembler une armée politique capable d’engager la lutte pour le passage du pouvoir aux mains du prolétariat. Il est à peine besoin de démontrer que sans ces conditions préalables, qui décidèrent du sort de la Révolution d’Octobre, nous n’aurions pu obtenir l’appui de la paysannerie dans son ensemble, ni pendant Octobre ni après Octobre. » (Staline, Les questions du léninisme)

 

6) Lénine imagina donc un parti politique “révolutionnaire » regroupant le peu de réels prolétaires que comptait alors la Russie. Ce parti organisé comme une armée secrète – sous discipline militaire chargée d’encadrer les forces de classe disponibles en Russie a cette époque, soient des millions de paysans-moujiks, en lutte à la fois contre l’aristocratie féodale, contre la bourgeoisie encore mal assurée et contre les contingents de moujiks – paysans récalcitrants et ayant une sainte frayeur de ces bolchéviques qui menacaient de NATIONALISER – d’étatiser la terre – les moyens de production agraires – le sang et l’âme de la paysannerie…

Le sang et l’âme ! Nous y sommes… Eh bien, quelle faible connaissance historique. Le parti bolchevique n’avait pas pour charge d’encadrer la paysannerie. A l’époque, les paysans de tous types étaient davantage encadrés par le parti socialiste-révolutionnaire, parti de la bourgeoisie des campagnes qui tentait alors d’embrigader la paysannerie pauvre dans une lutte purement paysanne. C’est ce parti qui exerçait alors la plus grande influence sur les campagnes… jusqu’à leur soutien et leur participation au gouvernement provisoire après la révolution de février. Ce gouvernement continuant la guerre, c’est à ce moment que les bolcheviques purent gagner en popularité auprès des paysans pauvres. Et ils ne s’y trompèrent pas puisque durant la guerre civile qui opposa l’armée rouge à la coalition blanche et impérialiste, de quel côté se trouvèrent ces partis représentant les «paysans récalcitrants» (à «tout état» hein paraît-il), et bien du côté des armées blanches !

« À titre d’exemple, que peut-il y avoir de plus incontestable et de plus clair que la vérité suivante : le gouvernement qui donnerait au peuple exténué par trois ans d’une guerre de brigandage le pouvoir des Soviets, la terre, le contrôle ouvrier et la paix serait invincible ? La paix, c’est le principal. Si, après maints efforts déployés en toute conscience pour obtenir une paix générale et juste, il apparaissait en fait que cette paix ne peut pas être obtenue en ce moment, n’importe quel moujik comprendrait qu’il faut bien accepter une paix non point générale, mais séparée et injuste. Le moujik, fût-il le plus fruste et le plus illettré, le comprendrait et tiendrait en estime le gouvernement qui lui procurerait même une telle paix. » (Lénine, De la gale, 1918)

On parle ensuite de la «nationalisation» des terres, là encore il n’en fut rien. Il n’en était évidemment rien sous la NEP, ni après. Les terres furent en partie nationalisées sous la forme de fermes d’état (sovkhoze), et en grande partie remises aux paysans pauvres sous la forme de fermes collectives (kolkhoz). Staline envisageait une nationalisation progressive des kolkhozes grâce au renforcement du lien avec l’industrie (stations de machines et tracteurs qui fournissaient gratuitement le matériel d’exploitation aux kolkhoz et y introduisaient les techniques agricoles modernes).

7) Ne jamais oublier que pour le paysan russe le mot « État » signifiait le Tsar de toutes les Russies, l’aristocratie et les princes propriétaires fonciers honnis.

8) Ainsi, Lénine – génial – a fait un compromis et promis LA TERRE À CEUX QUI LA TRAVAILLENT. La parcellisation des terres entraina les famines et obligea l’ÉTAT soviétique capitaliste à renier sa promesse et à collectiviser les moyens de production agraire afin de nourrir les populations que Staline et les bolchéviques du Parti militaire dirigeaient vers les villes afin de les prolétariser et de construire l’industrie lourde et légère. On ne saute pas par-dessus un mode de production. L’évolution requérait que la Russie – URSS – passe par le mode de production capitaliste avant d’espérer accéder au mode de production prolétarienne communiste.

Ce qui entraîna les famines, ce sont avant tout les koulaks qui refusaient la collectivisation des terres, attaquaient les kolkhoz, tuaient les paysans pauvres, etc. Mais cela, notre ami n’en a pas eu vent, et répète ainsi de façon très originale la propagande bourgeoise sur la famine.

Ensuite, il est intéressant d’étudier le point de vue de Karl Marx sur la Russie.

« Je parle d’un ‘grand savant et critique russe’ avec la haute considération qu’il mérite. Celui-ci (Tchernitchevsky) a traité, dans des articles remarquables, la question si la Russie doit commencer par détruire, comme le veulent les économistes libéraux, la commune rurale pour passer au régime capitaliste, ou si, au contraire, elle peut, sans éprouver les tortures de ce régime, s’en approprier tous les fruits en développant ses propres données historiques. Il se prononce dans le sens de la dernière solution… Je partageais ses vues sur cette question… Pour pouvoir juger en connaissance de cause du développement économique de la Russie contemporaine, j’ai appris le russe et puis étudié, pendant de longues années, les publications officielles et autres ayant rapport à ce sujet. Je suis arrivé à ce résultat: si la Russie continue à marcher dans le sentier suivi depuis 1861, elle perdra la plus belle chance que l’histoire ait jamais offerte à un peuple pour subir toutes les péripéties fatales du régime capitaliste… Si la Russie tend à devenir une nation capitaliste à l’instar des nations de l’Europe occidentale, et pendant les dernières années elle s’est donné beaucoup de mal en ce sens, elle n’y réussira pas sans avoir préalablement transformé une bonne partie de ses paysans en prolétaires et après cela, amenée une fois au giron du régime capitaliste, elle en subira les lois impitoyables comme d’autres peuples profanes. » (Karl Marx, 1877)

On voit donc qu’à l’inverse de notre ami opportuniste, à l’inverse des mencheviques, Marx (tout comme le «meurtrier» Lénine donc !), considérait que les conditions économiques du passage au socialisme étaient réunies en Russie !

« La Russie est à l’avant-garde du mouvement révolutionnaire de l’Europe.

Le Manifeste communiste avait pour tâche de proclamer la disparition inévitable et prochaine de la propriété bourgeoise. Mais en Russie, à côté de la spéculation capitaliste qui se développe fiévreusement et de la propriété foncière bourgeoise en voie de formation, plus de la moitié du sol est la propriété commune des paysans. Il s’agit, dès lors, de savoir si la communauté paysanne russe, cette forme déjà décomposée de l’antique propriété commune du sol, passera directement à la forme communiste supérieure de la propriété foncière, ou bien si elle doit suivre d’abord le même processus de dissolution qu’elle a subi au cours du développement historique de l’Occident.

La seule réponse qu’on puisse faire aujourd’hui à cette question est la suivante : si la révolution russe donne le signal d’une révolution prolétarienne en Occident, et que toutes deux se complètent, la propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une évolution communiste. » (Karl Marx, 1882)

Marx conditionnait certes ce passage à la victoire du socialisme en Europe de l’ouest. On conçoit en effet vite les difficultés d’un tel passage dans un pays retardataire isolé et encerclé par les capitalistes. Cela semblait impossible à l’époque de Marx car il n’existait aucune véritable base industrielle en Russie. Il n’en était rien en 1917, époque à laquelle il devenait donc possible de «sauter un mode de production» dans les campagnes, de passer directement de la communauté paysanne (mir) au kolkhoz, puis enfin au sovkhoze.

Notre ami ignore donc complètement le point de vue de Marx, de Lénine, etc. avant de formuler son propos et ses vieux arguments déjà maintes fois resservis par les mencheviques et plus tard les trotskystes.

Là encore, nous avons non seulement les textes, mais aussi la pratique. Lorsque Khrouchtchev prit le pouvoir en URSS et mis fin au socialisme, sa réforme de 1957 démantela le système des S.M.T. (stations de machines et tracteurs), privatisa l’agriculture (soit le vœux pieux de nos amis opportunistes), ce qui conduisit à un désastre économique tel que l’URSS était obligée d’importer du blé des États-Unis pour ne pas que les ventres soient vides ! Oui, un beau succès en comparaison des affreux affameurs du peuple et propagateurs de famines qu’auraient été soit-disant les bolcheviques…

9) Bref, Lénine dirigea une révolution bourgeoise embrigadant et encadrant des millions de paysans – sous la botte de prolétaires (peu nombreux), enrégimentés dans un parti militarisé combattant des paysans récalcitrants – des aristocrates désespérés – des bourgeois émergents qui furent tous vaincus ce qui permit au petit parti bolchévique d’édifier le mode de production capitaliste – rebaptisée « socialiste » sur les épaules de l’immense paysannerie russe prolétarisée (comme dans les autres pays capitalistes).

La bonne vielle thèse du capitalisme d’état soviétique ! Donc, notre ami reproche aux bolcheviques d’avoir voulu «sauter un mode de production», et ensuite, d’avoir été des «capitalistes d’état». Mais il faut choisir, ça ne peut pas être les deux.

Les bolcheviques ont en effet achevé la révolution bourgeoise en éliminant les restes du régime tsariste. Mais dire que la révolution bolchevique se limite à cet aspect, c’est se moquer du monde. La révolution bolchevique était bien une révolution socialiste, puisqu’elle a introduit la démocratie prolétarienne, la propriété sociale des moyens de production, etc. Quel genre de révolution bourgeoise crée des institutions et des rapports de production socialiste ?

Là encore notre ami ne connaît rien. Dès la période de la NEP (qui prit fin en 1929), 76% des moyens de production de l’économie nationale étaient propriété sociale, c’est à dire propriété d’état prolétarien. La période qui suivit, à savoir celle de la planification et de la collectivisation, permit de transformer le reste (essentiellement dans les campagnes) en propriété collective (kolkhoz), qui n’était donc pas encore propriété d’état socialiste. Tandis que par la suite, il fallait nationaliser progressivement les kolkhoz pour que la totalité des moyens de production soit propriété sociale.

Ensuite, dire que la paysannerie a été «prolétarisée» est complètement faux. En fait, notre ami ne comprend même pas la question des classes sociales sous le socialisme. Le socialisme est précisément la période de transition entre la société capitaliste et la phase haute de la société communiste.

« Mais, avant de réaliser un changement socialiste, il faut une dictature du prolétariat, dont une condition première est l’armée prolétarienne. Les classes ouvrières devront conquérir sur le champ de bataille le droit à leur propre émancipation.. » (Karl Marx et Friedrich Engels, La Commune de 1871, 1870-71)

« Entre la société capitaliste et la société communiste, se place la période de transformation révolutionnaire de l’une en l’autre. A cette période correspond également une phase de transition politique où l’État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat. » (Karl Marx, Critique du programme de Gotha, 1875)

« Le prolétariat est forcé, en tant que prolétariat, de s’abolir lui-même et du coup d’abolir son contraire dont il dépend, qui fait de lui le prolétariat : la propriété privée. » (Karl Marx)

Dans la société socialiste, le prolétariat s’abolit lui-même en tant que classe. En devenant la classe dominante et en transformant l’ancienne propriété privée en propriété publique de tout le peuple, précisément plus aucune classe ne peut être qualifiée de «prolétaire». La classe ouvrière n’est le prolétariat que sous le capitalisme. Lorsqu’elle devient propriétaire des moyens de production, elle n’est donc plus prolétaire (le mot prolétaire dérive du latin, proles, qui signifie bras, la classe qui n’a rien, ou que ses bras pour survivre). Précisément sous le socialisme la classe ouvrière n’est plus une classe qui n’a rien. Le peuple tout entier devient propriétaire des moyens de production, c’est ce qu’on appelle la propriété sociale des moyens de production.

C’est cette propriété sociale, propriété de tout le peuple, qui permet de réaliser la planification démocratique, et le mot d’ordre «de chacun selon ses moyens, à chacun selon son travail». Dans la société socialiste telle qu’elle existait sous Staline, il n’y avait donc plus de capitalisme, plus de classe exploiteuse, plus de profit et plus de prolétariat.

« Staline argumentait que, avec la croissance rapide de l’industrie soviétique et particulièrement avec la classe ouvrière détenant le pouvoir politique par l’intermédiaire du Parti Bolchevik, le mot « prolétariat » n’était plus exact. « Le prolétariat », déclara Staline, désigne la classe ouvrière sous l’exploitation capitaliste, ou travaillant sous les rapports de production de type capitaliste, tels que ceux qui ont existé pendant la première douzaine d’années d’existence de l’Union soviétique, particulièrement sous la NEP. Mais étant donné que l’exploitation directe des ouvriers par les capitalistes pour le profit était maintenant supprimée, la classe ouvrière ne doit plus être appelée « prolétariat ».

Selon ce point de vue, les exploiteurs n’existant plus, les ouvriers, gouvernant maintenant le pays dans leur propre intérêt par l’intermédiaire du Parti Bolchevik, ne ressemblaient plus « au prolétariat » classique. Donc, « la dictature du prolétariat » n’était plus un concept pertinent. Ces nouvelles conditions appelaient à un nouveau type d’État. » (Zhukov, Inoy 231; 292; Staline, « Projet 800-1 »)

Je ne m’attarderai pas sur les points 10 et 11 qui n’ajoutent rien, si ce n’est de la bêtise, dont j’ai déjà critiqué les arguments plus hauts. Notre ami s’enfonce encore dans les accusations de «militarisme». Là encore il n’a rien inventé, les opportunistes comme Kautsky et la deuxième internationale toute entière lançaient (en cœur avec la bourgeoisie impérialiste), ces accusations contre les bolcheviques

« Sans défendre la république socialiste par les armes, nous ne pouvions pas exister. La classe dominante n’abandonnerait jamais son pouvoir à la classe opprimée. Mais cette dernière devait démontrer dans les faits qu’elle était capable, non seulement de renverser les exploiteurs, mais aussi de s’organiser, de tout mettre en jeu pour se défendre. Nous avons toujours dit: « Il y a guerre et guerre, » Nous avons condamné la guerre impérialiste, nous n’avons pas nié la guerre en général. Ils n’ont rien compris, ceux qui ont essayé de nous accuser de militarisme. Et lorsque, j’ai eu l’occasion de lire le compte rendu de la conférence des jaunes à Berne, où Kautsky a employé cette expression : chez les bolcheviks, ce n’est pas le socialisme, c’est le militarisme, j’ai souri en haussant les épaules. Comme s’il y avait eu dans l’histoire une seule grande révolution que n’ait pas accompagnée la guerre. Bien sûr que non ! Nous ne vivons pas seulement dans un État, mais dans un système d’États, et l’existence de la République soviétique à coté d’États impérialistes est impensable pendant une longue période. En fin de compte, l’un ou l’autre doit l’emporter. Et avant que cette fin arrive, un certain nombre de terribles conflits entre la République soviétique et les États bourgeois est inévitable. Cela signifie que la classe dominante, le prolétariat, si seulement il veut dominer et s’il domine en effet, doit en faire la preuve aussi par son organisation militaire. » (Lénine, 18 mars 1919)

Je laisserai le dernier mot à Lénine, pour qu’il puisse se rendre justice lui-même, oui ces mots n’ont rien perdu de leur justesse aujourd’hui.

« Que dit-on du bolchevisme ? La presse bourgeoise vilipende les bolcheviks. Vous ne trouverez pas un journal qui ne reprenne contre eux l’accusation, devenue courante, de violer la démocratie. Si nos mencheviks et nos socialistes-révolutionnaires, dans leur candeur d’âme (mais peut-être s’agit-il ici de tout autre chose que de candeur, ou bien d’une candeur qu’on dit pire que fourberie ?), pensent avoir découvert et inventé l’accusation, lancée contre les bolcheviks, de violer la liberté et la démocratie, ils s’abusent de la façon la plus comique. Il n’est pas à l’heure actuelle, dans les pays richissimes, un seul des journaux richissimes qui dépensent des dizaines de millions pour les diffuser, sèment le mensonge bourgeois et exaltent la politique impérialiste en dizaines de millions d’exemplaires, – il n’est pas, dis-je, un seul de ces journaux qui ne reprenne contre le bolchevisme ces arguments et ces accusations massues, à savoir que l’Amérique, l’Angleterre et la Suisse sont des États avancés, fondés sur la souveraineté du peuple, alors que la République bolchevique est un État de brigands qui ignore la liberté, que les bolcheviks portent atteinte à l’idée même de la souveraineté populaire et qu’ils ont été jusqu’à dissoudre la Constituante. Ces terribles accusations lancées contre les bolcheviks sont reprises dans le monde entier. » (Lénine, De l’état)

 

W. H.

 

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