par tribunemlreypa

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Mao déclassifié… (3ème partie)

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1954 : Les premiers ravages du maoïsme en France…

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        Dès la parution du premier volet de notre étude critique, « Ainsi parla Mao Zedong dans les grottes de Yenan », sur son texte « De la contradiction », les premières critiques ont convergé sur le fait que l’argumentation par trop simpliste de Mao nous faisait une victoire facile sur les sujets abordés, et que ce « pauvre Mao », indépendamment de son incapacité à nous répondre, en raison de son retour aussi dialectique que définitif à la nature, ne connaissait peut-être pas suffisamment ces questions, sur lesquels il se serait, en quelque sorte, trop imprudemment avancé…

         Nous avions cru bon d’anticiper une partie de ces critiques, en mentionnant le fait qu’il avait un niveau d’études aussi élevé que possible, dans la Chine de son époque. En réalité il est généralement reconnu que sa culture était d’un niveau au moins équivalent aux autres dirigeants formés à l’étranger, sauf, précisément, dans le domaine des langues. Néanmoins il ressort nettement de son histoire qu’il s’intéressait à tout ce que les pays étranger pouvaient lui apporter en termes de soutien politique et militaire…

     Ayant étudié le marxisme, il avait nécessairement au moins une bonne connaissance de ce que sont le Darwinisme et l’évolutionnisme…

        De plus, réputé fils de paysans aisés, il aurait pu avoir une bonne connaissance des choses de la nature ! Il nous faut donc très raisonnablement supposer que si sa famille était suffisamment aisée pour lui payer de bonnes études (à Pékin), elle l’était aussi au point qu’il n’ait pas eu à mettre les mains dans la terre et à s’inquiéter réellement de la croissance des récoltes…

        Indépendamment du fait qu’il ne nous semble pas inapproprié de souligner les aberrations éventuelles de son raisonnement, cela nous parait d’autant plus juste que cette faiblesse de son argumentation se trouve précisément là où il prétend asseoir le fond de sa « philosophie »… De sorte que le choix de notre premier assaut critique n’est pas seulement défendable d’un point de vue tactique : il vise directement au fond !

        Nous avons abordé par là le fait essentiel que la pensée de Mao, en opposant une « dialectique des causes internes » à une « métaphysique des causes externes », réduit précisément sa fausse « dialectique » à un dualisme simpliste et primaire, à une logique binaire dont le choix des termes est en fin de compte parfaitement subjectif, pourvu qu’il convienne à ses intérêts et à son pouvoir personnel. Cette logique ne peut fonctionner que tant qu’elle coïncide avec certains aspects du nationalisme chinois, et tant qu’elle lui a permis de trouver des alliés au sein de la paysannerie aisée dont il est issu, puis de la bourgeoisie nationale chinoise. Suite à l’écrasement de la première grande insurrection prolétarienne de Shanghai, en 1927, la stratégie politique maoïste a logiquement rencontré un écho certain, sur la base d’un nationalisme populiste, dans la paysannerie pauvre et le prolétariat rural.

          Mais en 1937, lorsqu’il s’adresse aux cadres de son armée, il s’agit de les former dans l’optique de sa stratégie politique future, ces cadres sont déjà suffisamment déconnectés des réalités sociales prolétariennes, contrairement à la légende, pour ne pas remettre en cause cette idéologie, essentiellement nationaliste et bourgeoise, quant au fond. Les références tronquées aux classiques du marxisme ne sont là que pour préserver les apparences, utiles pour obtenir l’aide matérielle et le soutien politique indispensables de l’URSS… Éventuellement, il se conserve ainsi l’opportunité de manipuler des mouvements de masse prolétariens, ce qu’il fera trente ans plus tard, pendant la « révolution culturelle »…

           Au début des années 50, à une période où il est relativement bien établi au pouvoir, s’il n’a pas jugé bon de corriger la faiblesse intrinsèque de ce passage, c’est bien parce qu’il n’y a pas d’argumentation plus solide possible pour une telle distorsion de la dialectique… Et il ne peut tout simplement le supprimer sans que tout l’édifice idéologique qu’il a bâti autour ne s’écroule !

       Ses discours étant désormais validés par une relative consécration du pouvoir, et, agrémentés, en Occident, par le goût de l’exotisme oriental, tout le monde ne songeait plus qu’à en percer les arcanes présupposés subtils, sans chercher à comprendre pour tel ce qui n’avait tout simplement pas de sens… Si l’on ne pouvait en attribuer de logique, c’est que le fond était sans doute ailleurs, au-delà du simple sens commun… Effectivement !

       Quelques décennies encore plus tard, la Chine d’aujourd’hui, avec l’essor de son « économie socialiste de marché », se présentant elle-même comme une caricature de socialisme, les approximations grossières qui ont pu y mener paraissent assez naturellement faire partie du tableau pour qu’on ne les remarquât toujours point…

       Mais c’est précisément parce qu’elles continuent de façonner le monde qu’il est important de les comprendre, si nous voulons savoir où nous allons, et, éventuellement, rester maitres de notre destin !

         En Europe, la doctrine imposée de l’ « économie sociale de marché » en a fait une zone sous la pression conjointe de l’ « économie socialiste de marché » chinoise pour absorption de sa production de substituts aux industries locales détruites, et de la finance US provisoirement encore dominante pour le reste, tirant quelques marrons du feu de cette faillite européenne, alors que la finance chinoise commence déjà à s’exporter…

      Il est donc logique de constater que nombre d’opportunistes de tous bords y voient clairement leur avenir… il est donc inévitable qu’ils nous parlent de « progrès social » et d’ «alternative d’avenir », à propos de cette politique chinoise, étant donné qu’il s’agit, espèrent-ils, du progrès et de l’avenir de leurs intérêts personnels de collaborateurs potentiels, et déjà efficaces, pour certains, du néo-impérialisme chinois !

          Se complaire dans un opportunisme « radical de gauche », se poser comme « gauche de la gauche », voilà la dernière mode pour une petite foule d’aspirants au statut d’héritiers du maoïsme et de la « théorie » de Deng Xiaoping : ces discrets héros nous avaient modestement caché qu’au fond d’eux-mêmes ils étaient toujours restés d’ « authentiques révolutionnaires » !

       Adoubés par le langage « marxiste » des grands affairistes du PC chinois, ils n’hésitent plus guère à se parer ainsi de l’autorité d’une « interprétation originale », et surtout « bon-chic-bon-genre », du marxisme-léninisme !

      Il nous est donc bien apparu, sur TRIBUNE MARXISTE-LENINISTE, qu’il pouvait paraître outrecuidant de vouloir donner des leçons de dialectique à tout ce « beau » monde…

       Et cela d’autant plus qu’à l’inverse de Mao et de ses affidés parmi l’intelligentsia française, le modeste bagage de notre savoir repose sur l’apprentissage autodidacte.

      Il nous a donc paru prudent, avant de formaliser cet assaut critique d’en assurer le fondement par une nouvelle étude, dans cette optique, des classiques de base sur le sujet.

       Il nous est vite apparu que si Mao cite assez fréquemment Lénine, il n’extrait de son œuvre que de très courts extraits qui ont trait à son leitmotiv de la contradiction.

       Or il s’avère clairement que l’essentiel des écrits de Lénine sur le sujet se trouve dans ses Notes de lecture, des années 1914-15, qu’il n’a jamais eu la possibilité de finaliser en un ouvrage destiné à être édité. Sur l’ensemble des notes, telles qu’elles ont été finalement éditées, en l’état, après sa mort, la question de la dialectique n’est jamais résumée à un simple dualisme, à une conception strictement binaire de la contradiction, telle que dans l’exposé de Mao. Ne serait-ce que sur cette question, l’œuvre de Mao Zedong ne saurait constituer un « enrichissement », de l’œuvre de Lénine, contrairement à ce que proclament généralement ses affidés. Elle en est même carrément une lecture extrêmement restrictive.

           Mais du fait de la structure schématique où se situent des notes de lectures restées informelles, quoique fondamentales, nous n’avons pas jugé adapté de commencer par une étude comparative des deux textes, qui eut nécessairement pris une tournure plutôt scolastique.

         Nous avons donc choisi dans un premier temps de nous référer à un ouvrage ayant eu une fonction didactique assez similaire à celui de Mao, et de plus, sensiblement à la même époque :

        Les Principes Elémentaires de Philosophie de Georges Politzer, qui sont en réalité le fruit de notes prises par un de ses élèves à l’Université Ouvrière, pendant les années 1935-36. Elles ont été conservées par cet élève, Maurice Le Goas, avec qui Politzer projetait de mettre son cours en forme pour édition, avant que la barbarie nazie ne mette un terme brutal à ce projet.

M. Le Goas a néanmoins pu reprendre cette idée en publiant, après-guerre, ce premier ouvrage qui est encore bien connu de nos jours, comme référence de base.

Dans les années 1935-36, en pleine période du front populaire et de lutte contre la montée du fascisme, les cours de Georges Politzer, à l’Université Ouvrière, dans un contexte de lutte de classe aigue, avaient pour but de former des militants d’avant-garde du Parti Communiste.

Le texte de la conférence de Mao, en 1937, avait, quant à lui, pour but de former des cadres du Parti dans l’Armée Rouge Chinoise, provisoirement basée à Yenan, dans le cadre de la lutte de libération nationale.

Les deux textes sont donc conçus pour un public motivé, mais au niveau d’étude relativement limité et pour l’essentiel autodidacte. Leur challenge commun est donc d’aborder ces questions essentielles de manière simple et compréhensible, de façon concrète et jusque dans leurs implications pratiques.

Cette première lecture n’a pu que nous confirmer dans le fait que l’étude du matérialisme dialectique ne saurait se résumer à la seule étude des lois de la contradiction, et que celles-ci elles-mêmes ne sauraient être envisagées comme le phénomène simpliste et binaire décrit par Mao Zedong.

C’est donc en poursuivant notre quête de la vérité dialectique que nous sommes tombés sur l’ouvrage suivant :

« Principes Fondamentaux de Philosophie », également présentés comme une œuvre de Georges Politzer.

Edités sous l’autorité de MM Besse et Caveing, agrégés de philosophie, ils revendiquent, au nom de l’Université Nouvelle, l’héritage de l’Université Ouvrière. Après avoir rendu un hommage appuyé à l’œuvre et au sacrifice héroïque de Georges Politzer, ils nous précisent la fonction d’approfondissement qu’ils assignent à cette édition :

« Certes ces Principes fondamentaux sont beaucoup plus développés que les Principes élémentaires ; ils bénéficient des apports dont la science marxiste s’est enrichie depuis quelques années. Leur inspiration n’en reste pas moins celle qui animait Politzer. »

(…) « Le volume comporte de nombreuses citations, de nombreuses références aux classiques du marxisme. C’était courir le risque d’alourdir les exposés ; les auteurs ont accepté ce risque, car il tient à la nature même de l’ouvrage: c’est un manuel. »

De par le fait, dans une édition à typographie comparable le volume des « Principes Fondamentaux » est au moins équivalent à 2,5 fois le volume  des « Principes Elémentaires »…

Qu’à cela ne tienne ! Avons-nous pensé dans notre démarche d’autodidacte. Au contraire ! Cela nous permettra d’aborder les arcanes de ces fameux classiques avec une approche d’autant plus éclairée !

Nous avons donc entrepris la découverte de ce nouvel ouvrage, non sans quelque perplexité : dans sa version « approfondie » la pensée de Georges Politzer semblait assez souvent contredire, et parfois très formellement, la première approche des « Principes élémentaires »… Probablement n’avions-nous pas encore tout bien compris… Poursuivant notre lecture, nous en arrivons à la «Cinquième leçon.- Le quatrième trait de la dialectique : la lutte des contraires. »

Et là, nous fûmes pratiquement convaincus que, décidemment, nous n’avions rien compris du tout… Qu’on en juge :

« (Caractères de la contradiction.) -a) La contradiction est interne.

Toute réalité est mouvement, nous l’avons vu. Or il n’y a pas de mouvement qui ne soit le produit d’une contradiction, d’une lutte de contraires. Cette contradiction, cette lutte est interne, c’est-à-dire qu’elle n’est pas extérieure au mouvement considéré, mais qu’elle en est l’essence.

Est-ce là une affirmation arbitraire ? Non. Un peu de réflexion montre en effet que s’il n’y avait aucune contradiction dans le monde, celui-ci ne changerait pas. Si la graine n’était que la graine, elle resterait la graine, indéfiniment ; mais elle porte en elle-même le pouvoir de changer puisqu’elle sera plante. La plante sort de la graine, et son éclosion implique la disparition de la graine. Il en est ainsi de toute réalité ; si elle change, c’est qu’elle est, dans son essence, à la fois elle-même et autre chose qu’elle-même. Pourquoi la vie, après avoir donné ses fleurs et ses fruits, décline-t-elle jusqu’à la mort ? Parce qu’elle n’est pas que la vie. La vie se transforme en la mort parce que la vie porte une contradiction interne, parce qu’elle est lutte quotidienne contre la mort (à chaque instant des cellules meurent, d’autres les remplacent, jusqu’au jour où la mort l’emportera). Le métaphysicien oppose la vie à la mort comme deux absolus, sans voir leur unité profonde, unité de forces contraires. Un univers absolument vide de toute contradiction serait condamné à se répéter : jamais rien de nouveau ne pourrait survenir. La contradiction est donc interne à tout changement. »

Dans une version certes légèrement « fleurie », Politzer reprenait donc précisément la métaphore maoïste de la « graine » !

Et toute la suite de l’exposé de citer abondamment le texte de Mao, « De la contradiction », autour duquel il semble désormais être quasiment structuré…

Quelque chose de fondamental nous avait donc échappé… !

Pourtant notre première approche critique du texte de Mao nous avait amené à cette réflexion, qui nous paraissait frappée au coin du simple bon sens :


« La théorie évolutionniste se caractérise précisément par la prééminence de la pression sélective, et notamment des contraintes du milieu, c’est-à-dire par le rôle prépondérant des « causes externes » dans la sélection de caractères génétiques autrement aléatoires.

             C’est justement dans la mesure où l’évolution des espèces, tant animales que végétales, influe à son tour sur le milieu, que la théorie évolutionniste reste à la fois une bonne illustration de la dialectique et un démenti absolu de l’affirmation de Mao. »

Cela nous semblait corroboré, en tant que raisonnement dialectique, par des considérations trouvées dans les Principes Elémentaires, telles que :

« L’homme est dans l’histoire un élément actif qui peut apporter des changements au monde.

L’action des communistes russes est l’exemple vivant d’une action capable non seulement de préparer, faire et réussir la révolution, mais, depuis 1918, d’établir le socialisme au milieu de difficultés énormes.

Cette conception de l’action de l’homme, le matérialisme prémarxiste n’en avait pas conscience. On pensait, à cette époque, que l’homme est un produit du milieu (Il s’agit évidemment du milieu social.), tandis que Marx nous enseigne que le milieu est un produit de l’homme et que l’homme est donc un produit de sa propre activité dans certaines conditions données au départ. Si l’homme subit l’influence du milieu, il peut transformer le milieu, la société; il peut donc, par conséquent, se transformer lui-même. »


(Ppes. élémentaires-Chap. 3, §6.)

Comment les Principes Fondamentaux, manifestement sous l’influence du texte de Mao Zedong, pouvaient-ils s’éloigner à ce point des Principes Elémentaires, au point de sembler les contredire sur bien des questions précisément fondamentales, si l’on y fait bien attention ?

C’est alors qu’une évidence s’imposa à nous :

Les Principes Elémentaires, établis d’après les notes de Maurice Le Goas en 1935-36, ne pouvaient honnêtement citer le texte de Mao, qui fut écrit un an plus tard, en 1937… Même lors de leur mise en forme pour édition en 1946, le texte de Mao était semble-t-il encore inconnu en France…

La première parution connue en français pourrait être celle de 1952, dans les Cahiers du Communisme, la revue théorique du PCF, à laquelle, précisément en 1954, se réfèrent les Principes Fondamentaux !

C’est là qu’il nous fallut faire cette étrange constatation : si les sujets abordés dans les deux ouvrages sont sensiblement les mêmes, le plan général en est déjà très différent, ce qui aurait encore pu être une façon de réarranger les notes de Maurice Le Goas, mais le résultat final est qu’il n’y a plus rien de commun entre les deux textes ! Les « Principes Fondamentaux » ne sont en rien une reprise des notes de cours de M. Le Goas, et on ne saurait même leur reprocher d’en être une lointaine paraphrase : ils sont un texte totalement différent, et donc totalement apocryphe !

Ils ne sont donc, ni de loin ni de près, un reflet du cours de Georges Politzer, ils ne sont en rien un texte que l’on puisse attribuer à Georges Politzer, sauf précisément si l’on a l’intention de lui attribuer une pensée qui n’est pas la sienne !

Ainsi l’ouvrage «Principe Fondamentaux », habilement « préfacé » par MM Besse et Caveing, de façon suffisamment dithyrambique pour entretenir la confusion concernant l’origine et la nature véritable du texte, est en réalité un texte entièrement confectionné par MM Besse et Caveing eux-mêmes, dans le même esprit confusionniste que leur préface, et parvient assez bien, si l’on n’y prend garde, à faire prendre les vessies révisionnistes pour des lanternes révolutionnaires. Et malheureusement ils y parviennent d’autant mieux que leurs formulations sont censées être remplies de l’aura charismatique de Georges Politzer…

Du reste, étonnamment rares sont les critiques qui ont osé, au mieux, évoquer cette supercherie… On n’en trouve qu’une ébauche chez Dominique Meeus, qui fait une critique superficielle mais différenciée des deux ouvrages, à ce propos, sans y trouver autrement à redire…

Il nous a donc paru utile et instructif de faire une étude parallèle des deux textes que nous désignerons simplement, le premier comme Politzer, pour le texte des Principes Elémentaires, établi d’après les notes de M. Le Goas, présentant à ce titre une certaine authenticité, qui se retrouve au fond, alors que le second, sera nommé Besse-Caveing, car s’il est dit abusivement « Principes Fondamentaux », il ne saurait être un « Politzer 2 », créature purement « ectoplasmique » inventée par ces manipulateurs révisionnistes…

Et bien évidemment, nous montreront, pour chaque point de comparaison, en quoi ces textes s’opposent ou au contraire se fondent sur la logique de la contradiction telle que définie par Mao Zedong.

La première difficulté de l’entreprise réside dans le fait que les trois ouvrages suivent, autour des mêmes sujets, des plans assez radicalement différents.

Mais l’un des premiers buts commun aux trois est incontestablement d’opposer la méthode dialectique à la méthode métaphysique. Nous allons donc tenter de voir en quoi ils y arrivent, selon les cas, ou se contredisent déjà sur ce point.

Comme nous l’avons déjà vu, pour Mao :

« La métaphysique, ou l’évolutionnisme vulgaire, considère toutes choses dans le monde comme isolées, en état de repos; elle les considère unilatéralement. Une telle conception du monde fait regarder toutes choses, tous les phénomènes du monde, leurs formes et leurs catégories comme éternellement isolés les uns des autres, comme éternellement immuables.

Si elle reconnaît les changements, c’est seulement comme augmentation ou diminution quantitatives, comme simple déplacement. Et les causes d’une telle augmentation, d’une telle diminution, d’un tel déplacement, elle ne les fait pas résider dans les choses ou les phénomènes eux-mêmes, mais en dehors d’eux, c’est-à-dire dans l’action de forces extérieures. »

Les deux autres ouvrages se réfèrent communément, quant à eux, à la logique classique d’Aristote comme reflétant la méthode métaphysique.

Pour Georges Politzer :

« Nous avons vu ce qu’est la conception métaphysique ; nous allons voir quelle est sa méthode de recherche. Elle s’appelle la logique.

VI. — Qu’est-ce que la logique ?

On dit de la « logique » que c’est l’art de bien penser. Penser conformément à la vérité, c’est penser suivant les règles de la logique.

Quelles sont ces règles ? Il y a trois grandes règles principales qui sont :

1.  Le principe d’identité:
c’est, nous l’avons déjà vu, la règle qui veut qu’une chose soit identique à elle-même, ne change pas (le cheval est le cheval).

2.  Le principe de non-contradiction : une chose ne peut pas être en même temps elle-même et son contraire. Il faut choisir (la vie ne peut pas être la vie et la mort).

3.  Principe du tiers exclu — ou exclusion du troisième cas, ce qui veut dire : entre deux possibilités contradictoires, il n’y a pas place pour une troisième. Il faut choisir entre la vie et la mort, il n’y a pas de troisième possibilité.

Donc, être logique, c’est bien penser. Bien penser, c’est ne pas oublier d’appliquer ces trois règles.

Nous reconnaissons là des principes que nous avons étudiés et qui proviennent de la conception métaphysique.

Logique et métaphysique sont, par conséquent, intimement liées; la logique est un instrument, une méthode de raisonnement qui procède en classant chaque chose d’une façon bien déterminée, qui oblige, par conséquent, à voir les choses comme étant identiques à elles-mêmes, qui, ensuite, nous met dans. l’obligation de choisir, de dire oui ou non, et, en conclusion, qui exclut entre deux cas, la vie et la mort par exemple, une troisième possibilité.

Lorsque l’on dit :

« Tous les hommes sont mortels ; ce camarade est un homme ; donc ce camarade est mortel », nous avons ce qu’on appelle un syllogisme (c’est la forme typique du raisonnement logique). Nous avons, en raisonnant ainsi, déterminé la place du camarade, nous avons fait un classement.

Notre tendance d’esprit, quand nous rencontrons un homme ou une chose, c’est de nous dire : Où faut-il le classer ? Notre esprit ne se pose que ce seul problème. Nous voyons les choses comme des cercles ou des boîtes de différentes dimensions, et notre préoccupation est de faire entrer ces cercles ou ces boîtes les uns dans les autres, et dans un certain ordre.

Dans notre exemple, nous déterminons d’abord un grand cercle qui contient tous les mortels ; ensuite un cercle plus petit qui contient tous les hommes ; et ensuite seulement ce camarade.

Si nous voulons les classer, nous ferons ensuite, suivant une certaine « logique », entrer les cercles les uns dans les autres. »

Pour MM. Besse-Caveing :

« IV. Logique formelle et méthode dialectique

Il est utile de faire suivre cette première leçon de quelques remarques sur la logique.

Nous avons vu (point II, 6) que les sciences à leur début ne pouvaient employer qu’une méthode métaphysique.

Généralisant cette méthode, les philosophes grecs (notamment Aristote) avaient énoncé un certain nombre de règles universelles, que la pensée devait suivre en toutes circonstances pour se garder de l’erreur. L’ensemble de ces règles prit le nom de logique. La logique a pour objet l’étude des principes et règles que doit suivre la pensée à la recherche de la vérité. Principes et règles qui ne relèvent pas de la fantaisie, mais se sont dégagés du contact répété de l’homme avec la nature : c’est la nature qui a rendu l’homme « logique »,qui lui a enseigné qu’on ne peut pas faire n’importe quoi !

Voici les trois principales règles de la logique traditionnelle, dite logique formelle :

1.  Le principe d’identité : une chose est identique à elle-même. Un végétal est un végétal ; un animal est un animal. La vie est la vie ; la mort est la mort. Les logiciens, mettant ce principe en formule, disent : a est a.

2.  Le principe de non-contradiction : une chose ne peut pas être en même temps elle-même et son contraire. Un végétal n’est pas un animal; un animal n’est pas un végétal. La vie n’est pas la mort ; la mort n’est pas la vie. Les logiciens disent : a n’est pas non-a.

3.  Le principe du tiers exclu (ou exclusion du troisième cas). Entre deux possibilités contradictoires, il n’y a pas place pour une troisième. Un être est animal ou végétal : pas de troisième possibilité. Il faut choisir entre vie et mort ; pas de troisième cas. Si a et non-a sont contradictoires un même objet est ou bien a ou bien non-a.

Cette logique est-elle valable ? Oui, car elle reflète l’expérience accumulée pendant des siècles. Mais elle est insuffisante dès qu’on veut approfondir la recherche. »

Le premier point d’opposition entre méthode métaphysique et méthode dialectique que soulignent presqu’à l’unisson les trois ouvrages concerne le fait de classer les phénomènes dans des catégories étanches et sans nature commune.

Mao Zedong :

« Une telle conception du monde fait regarder toutes choses, tous les phénomènes du monde, leurs formes et leurs catégories comme éternellement isolés les uns des autres, comme éternellement immuables. »

Mao, comme Politzer et MM. Besse-Caveing, tient à souligner que le matérialisme dialectique est la philosophie d’une époque moderne, liée au développement des sciences et des techniques :

«  Du fait que toute une série d’Etats européens sont entrés, au cours de leur développement socio-économique, dans la phase d’un capitalisme hautement développé, que les forces productives, la lutte des classes et la science ont atteint un niveau de développement sans précédent dans l’histoire et que le prolétariat industriel est devenu la plus grande force motrice de l’histoire, est née la conception marxiste, matérialiste-dialectique, du monde. »

Et voici comment Georges Politzer s’oppose radicalement à la méthode métaphysique dans l’étude des sciences :

« III. — Pourquoi la dialectique a-t-elle été longtemps dominée par la conception métaphysique ?

(…)Nous pouvons faire ici un parallèle entre l’idéalisme qui est né de la grande ignorance des hommes et la conception métaphysique, qui est née des connaissances insuffisantes de la dialectique.

Pourquoi et comment cela fut-il possible ?

Les hommes ont commencé l’étude de la nature dans un état de complète ignorance. Pour étudier les phénomènes qu’ils constatent, ils commencent par les classer. Mais de la façon de classer résulte une habitude d’esprit. En faisant des catégories et en les séparant les unes des autres, notre esprit s’habitue à effectuer de telles séparations, et nous retrouvons là les premiers caractères de la méthode métaphysique. C’est donc bien de l’insuffisance de développement des sciences que sort la métaphysique. Il y a encore 150 ans, on étudiait les sciences en les séparant les unes des autres. On étudiait à part la chimie, la physique, la biologie, par exemple, et on ne voyait entre elles aucun rapport. On continuait aussi à appliquer cette méthode à l’intérieur des sciences : la physique étudiait le son, la chaleur, le magnétisme, l’électricité, etc., et l’on pensait que ces différents phénomènes n’avaient aucun rapport entre eux ; on étudiait chacun d’eux dans des chapitres séparés.

Nous reconnaissons bien là le deuxième caractère de la métaphysique, qui veut que l’on méconnaisse les rapports des choses et qu’entre elles il n’y ait rien de commun. »

Et voici comment il présentait l’approche nouvelle de la recherche scientifique :

« IV. — Pourquoi le matérialisme du XVIIIe siècle était-il métaphysique ?

(…)Nous dirons donc que ce matérialisme métaphysique et mécaniste était matérialiste parce qu’il répondait à la question fondamentale de la philosophie que le facteur premier est la matière, mais qu’il était métaphysique parce qu’il considérait l’univers comme un ensemble de choses figées et mécaniques, parce qu’il étudiait et voyait toute chose à travers la mécanique.

Viendra un jour où on arrivera, par l’accumulation des recherches, à constater que les sciences ne sont pas immobiles ; on s’apercevra que des transformations se sont produites en elles. Après avoir séparé la chimie de la biologie et de la physique, on se rendra compte qu’il devient impossible de traiter l’une ou l’autre sans avoir recours aux autres. Par exemple, l’étude de la digestion, qui est du domaine de la biologie, devient impossible sans la chimie. Vers le XIXe siècle, on s’apercevra donc que les sciences sont liées entre elles, et il s’ensuivra un recul de l’esprit métaphysique dans les sciences, parce qu’on aura une connaissance plus approfondie de la nature. Jusque-là, on avait étudié les phénomènes de la physique séparément; maintenant, on était obligé de constater que tous ces phénomènes étaient de même nature. C’est ainsi que l’électricité et le magnétisme, que l’on étudiait séparément, sont réunis aujourd’hui en une science unique : l’électro-magnétisme.

En étudiant les phénomènes du son et de la chaleur, on s’est, de même, aperçu que tous les deux étaient issus d’un phénomène de même nature.

En frappant avec un marteau, on obtient un son et on produit de la chaleur. C’est le mouvement qui produit de la chaleur. Et nous savons que le son, c’est des vibrations dans l’air ; les vibrations sont aussi du mouvement. Donc voilà deux phénomènes de même nature.

En biologie, on est arrivé, en classant de plus en plus minutieusement, à trouver des espèces que l’on ne pouvait classer ni comme végétales ni comme animales. Il n’y avait donc pas de séparation brusque entre les végétaux et les animaux. En poussant toujours les études, on est arrivé à conclure que les animaux n’avaient pas toujours été ce qu’ils sont. Les faits ont condamné le fixisme et l’esprit métaphysique. »

Quant à MM. Besse-Caveing, on a déjà vu, dans leur façon de présenter la logique d’Aristote, à quel point leur critique surabondante de la méthode métaphysique pouvait sembler non moins radicale… Mais continuons précisément la suite de leur exposé à ce sujet :

« (Cette logique est-elle valable ? Oui, car elle reflète l’expérience accumulée pendant des siècles. Mais elle est insuffisante dès qu’on veut approfondir la recherche.) Il apparaît alors, en effet, pour reprendre les exemples cités plus haut, qu’il existe des êtres vivants qu’on ne peut classer rigoureusement dans la catégorie des animaux ou dans la catégorie des végétaux car ils sont l’un et l’autre. De même il n’y a ni vie absolue ni mort absolue : tout être vivant se renouvelle dans une lutte de chaque instant contre la mort; toute mort porte en elle les éléments d’une vie nouvelle (la mort n’est pas abolition de la vie, mais décomposition d’un organisme). Valable dans certaines limites, la logique classique est donc impuissante à pénétrer au plus profond de la réalité. Vouloir lui faire donner plus qu’elle ne peut donner, c’est précisément tomber dans la métaphysique. La logique traditionnelle n’est pas fausse en soi; mais si on prétend l’appliquer hors de ses limites, elle engendre l’erreur.

Il est vrai qu’un animal n’est pas un végétal ; il est vrai et il reste vrai qu’il faut, conformément au principe de non-contradiction, se garder des confusions. La dialectique n’est pas la confusion. Mais la dialectique dit qu’il est vrai aussi qu’animal et végétal sont deux aspects inséparables de la réalité, au point que certains êtres sont l’un et l’autre (unité des contraires).

La logique formelle, constituée à l’aube des sciences, suffit pour l’usage courant : elle permet de classer, de distinguer. Mais quand nous voulons pousser l’analyse, elle ne peut plus suffire. Pourquoi ? Parce que le réel est mouvement, et que la logique de l’identité (a
est a) ne permet pas aux idées de refléter le réel dans son mouvement. Parce que, d’autre part, ce mouvement est le produit de contradictions internes, comme nous le verrons dans la 5e leçon ; or la logique de l’identité ne permet pas de concevoir l’unité des contraires et le passage de l’un à l’autre. »

Maintenant que nous avons compris quelle est la véritable nature de cet ouvrage « fondamental », nous comprenons également mieux comment cette manipulation opère, notamment dans cette dernière phrase, qui nous renvoi à cette fameuse « 5ème leçon », celle où est introduite la pensée maoïste de la contradiction !

Mais la manipulation effectuée par MM. Besse-Caveing ne peut pas être aussi grossièrement simpliste que celle de Mao Zedong. Ils ne peuvent pas réduire brutalement au seul principe de la contradiction interne un cours faussement attribué à Georges Politzer.

Il leur faut donc d’abord exposer assez longuement les linéaments les plus classiques du raisonnement dialectique, et cela d’autant plus qu’ils ont, dans leur démarche manipulatoire et opportuniste, une double contrainte :

_utiliser leur « philosophie » de pacotille comme écran de fumée idéologique pour masquer l’état de dégénérescence politique profondément révisionniste que leur parti avait déjà atteint en 1954.

_donner des gages formels de « rectification », suite aux justes critiques que le comportement de leur direction politique avait suscités en Union Soviétique.

C’est cette double contrainte qui est probablement à la base du plan de leur ouvrage, dont ils admettent eux-mêmes que :

« L’ordre des leçons de ce manuel reproduit à dessein, pour l’essentiel, l’ordre des matières de l’ouvrage de Staline, synthèse magistrale de la philosophie du marxisme, paru en 1938. La lecture de cet écrit, qu’on trouvera soit au chapitre IV de l’Histoire du Parti communiste (b) de l’U.R.S.S., soit en édition séparée [Aux Editions Sociales, Paris.], demeure indispensable à tous ceux qui veulent maîtriser les données essentielles du marxisme et comprendre sa force d’action. » (Besse-Caveing, avant-propos)

Cet ouvrage, qu’ils se sentent donc obligés de citer, « Le matérialisme dialectique et le matérialisme historique », insiste particulièrement sur le fait que :

« Contrairement à la métaphysique, la dialectique regarde la nature non comme une accumulation accidentelle d’objets, de phénomènes détachés les uns des autres, isolés et indépendants les uns des autres, mais comme un tout uni, cohérent, où les objets, les phénomènes sont liés organiquement entre eux, dépendent les uns des autres et se conditionnent réciproquement.

C’est pourquoi la méthode dialectique considère qu’aucun phénomène de la nature ne peut être compris si on l’envisage isolément, en dehors des phénomènes environnants ; car n’importe quel phénomène dans n’importe quel domaine de la nature peut être converti en non-sens, si on le considère en dehors des conditions environnantes, si on le détache de ces conditions : au contraire, n’importe quel phénomène peut être compris et justifié, si on le considère sous l’angle de sa liaison indissoluble avec les phénomènes environnants, si on le considère tel qu’il est conditionné par les phénomènes qui l’environnent. »

Et donc nos faussaires duettistes sont obligés à de multiples contorsions pour nous amener en relative souplesse dans les rets de leur opportunisme, car à l’évidence, le lecteur attentif aura déjà remarqué l’incompatibilité soulignée par nous : le non-sens décrit par Staline est précisément celui de la pensée maoïste de la contradiction interne !

Mais ce n’est pas tout : comme il s’agit pour eux, dans ce chapitre, d’illustrer une interprétation dialectique de la nature, il ne peuvent, à leur tour, que prendre précisément l’exemple d’une plante…

« Un des exemples les plus significatifs d’interaction est le lien qui unit les êtres vivants à leurs conditions d’existence, à leur « milieu ». La plante par exemple fixe l’oxygène de l’air, mais aussi lui donne du gaz carbonique, et de la vapeur d’eau: interaction qui modifie tout à la fois la plante et l’air. Mais ce n’est là qu’un des aspects les plus simples de l’action réciproque entre la plante et le milieu. Se servant de l’énergie fournie par la lumière solaire, la plante opère, à l’aide des éléments chimiques puisés dans le sol, une synthèse des matières organiques permettant son propre développement. En même temps qu’elle se développe, elle transforme donc aussi le sol et par conséquent les conditions du développement ultérieur de son espèce. Bref, la plante n’existe qu’en unité avec le milieu environnant. Cette interaction est le point de départ de toute théorie scientifique des êtres vivants, car elle est la condition universelle de leur existence : le développement des êtres vivants reflète les transformations de leur milieu d’existence. Là est le principe de la science mitchourinienne, la source de ses succès. Mitchourine, comprenant que l’espèce vivante et le milieu sont un tout indissociable, a su par la modification du milieu transformer les espèces. »


Là encore, il est remarquable que cette brillante démonstration, simplement frappée au coin du bon sens et de l’évidence, détruit par avance l’exemple similaire que Mao Zedong utilise comme illustration de sa théorie de la contradiction interne. Or nous avons vu que si Mao a conservé un exemple utilisé de façon aussi absurde dans l’édition finale de son texte, c’est bien qu’il était indispensable à sa fausse démonstration, et tout simplement parce qu’il n’en existe aucun de réel qui puisse appuyer un tant soit peu ses affirmations grotesques.

Arrivés là, nous voyons déjà que le texte de MM. Besse-Caveing, en dépit de ses multiples développements à rallonges, supposés être des « approfondissements », et même avec ses nombreuses citations, nous apparait pour ce qu’il est : un monument d’incohérence entièrement dédié à l’opportunisme. Sans oublier qu’il repose, à la base de sa démarche, sur une supercherie apocryphe !

Mais ce n’est pas tout : rien que dans les extraits déjà cités il y a encore d’autres points essentiels où le texte apocryphe de MM. Besse-Caveing constitue une tentative de destruction de l’œuvre authentique et réellement prolétarienne de Georges Politzer. Ce sera le sujet du prochain volet de notre étude « Mao déclassifié… », et une occasion de démontrer comment la pensée maoïste de la « contradiction interne », tout en prétendant mettre la métaphysique réactionnaire à la porte, la fait assez habilement rentrer par la fenêtre de la « contradiction spécifique », en réalité…