par tribunemlreypa

FM_TML_2

Mao déclassifié… (Suite)


        Ou des contradictions

internes du maoïsme…

 

Ainsi parla Mao Zedong, dans les grottes de Yenan… :

(Conférence à l’École militaire et politique antijaponaise de Yenan, 1937, « De la contradiction », Extraits.)

(*NOTE/voir la version intégrale)

(Les passages soulignés, en gras, et en italiques le sont par Tribune M-L, et repris par la suite en citations pour faciliter l’exposé.)

      « Dans l’histoire de la connaissance humaine, il a toujours existé deux conceptions des lois du développement du monde: l’une est métaphysique, l’autre dialectique; elles constituent deux conceptions du monde opposées. (…)

(…) Contrairement à la conception métaphysique du monde, la conception matérialiste-dialectique veut que l’on parte, dans l’étude du développement d’une chose ou d’un phénomène, de son contenu interne, de ses relations avec d’autres choses ou d’autres phénomènes, c’est-à-dire que l’on considère le développement des choses ou des phénomènes comme leur mouvement propre, nécessaire, interne, chaque chose, chaque phénomène étant d’ailleurs, dans son mouvement, en liaison et en interaction avec les autres choses, les autres phénomènes qui l’environnent.

       La cause fondamentale du développement des choses et des phénomènes n’est pas externe, mais interne; elle se trouve dans les contradictions internes des choses et des phénomènes eux-mêmes. Toute chose, tout phénomène implique ces contradictions d’où procèdent son mouvement et son développement. Ces contradictions, inhérentes aux choses et aux phénomènes, sont la cause fondamentale de leur développement, alors que leur liaison mutuelle et leur action réciproque n’en constituent que les causes secondes.

      Ainsi donc, la dialectique matérialiste a combattu énergiquement la théorie métaphysique de la cause externe, de l’impulsion extérieure, propre au matérialisme mécaniste et à l’évolutionnisme vulgaire.

           Il est clair que les causes purement externes sont seulement capables de provoquer le mouvement mécanique des choses et des phénomènes, c’est-à dire les modifications de volume, de quantité, et qu’elles ne peuvent expliquer pourquoi les choses et les phénomènes sont d’une diversité qualitative infinie, pourquoi ils passent d’une qualité à une autre.

           En fait, même le mouvement mécanique, provoqué par une impulsion extérieure, se réalise par l’intermédiaire des contradictions internes des choses et des phénomènes. Dans le monde végétal et animal, la simple croissance, le développement quantitatif est aussi provoqué principalement par les contradictions internes.

            De même, le développement de la société est dû surtout à des causes internes et non externes. On voit des pays qui se trouvent dans des conditions géographiques et climatiques quasi identiques se développer d’une manière très différente et très inégale. Il arrive que dans un seul et même pays de grands changements se produisent dans la société sans que soient modifiés le milieu géographique et le climat. »

(Fin de citation)

             Il est clair que, par ce raisonnement, Mao veut nous présenter sa conception du monde, qu’il prétend novatrice et révolutionnaire, l’ayant déjà formellement rattachée, dans son préambule, au marxisme-léninisme…

         Si l’on veut bien lire ce passage sans préjugé aucun, il signifie carrément et pour l’essentiel que la pensée de Mao oppose une « dialectique des causes internes » à une « métaphysique des causes externes ».

         C’est là le fondement de sa pensée, qu’il se contente de développer, par la suite, en l’appliquant à toutes les situations.

        Et pour nous en convaincre tout de suite, de prendre deux exemples qu’il juge décisifs, l’un dans la nature, et l’autre dans le domaine social et politique :

« Dans le monde végétal et animal, la simple croissance, le développement quantitatif est aussi provoqué principalement par les contradictions internes. »

(…)
« Il arrive que dans un seul et même pays de grands changements se produisent dans la société sans que soient modifiés le milieu géographique et le climat. »

         De ces deux arguments, c’est le second qui, en 1937, paraissait certainement avoir davantage la force de l’évidence.

         Indépendamment de l’inanité de la méthode de raisonnement qui le sous-tend, on voit à quel point cet argument, qui était déjà spécieux en son temps, est devenu carrément discutable aujourd’hui, avec l’interaction désormais trop visible entre l’évolution économique et le climat…

       L’être humain, en modifiant son milieu environnemental par son activité économique, modifie aussi les conditions extérieures, et donc, éventuellement, les « causes externes » de sa propre évolution… Et cela de façon non purement « métaphysique », mais terriblement, et même dramatiquement « dialectique »…

           Comme on le voit, en dépit d’une fausse évidence, ce deuxième argument nous ramène au premier, encore plus grossièrement opposé au simple bon sens…

          En effet, s’il avait seulement pris le temps de discuter de son exemple avec les simples paysans qui étaient prêts à donner leurs vies pour la patrie chinoise, cela lui aurait probablement évité d’écrire une bêtise aussi grosse que :

« Dans le monde végétal et animal, la simple croissance, le développement quantitatif est aussi provoqué principalement par les contradictions internes. »

           Le simple paysan lui aurait expliqué qu’une graine ou un noyau posé sur un plateau rocheux desséché et battu par les vents n’avait aucune chance de se développer et de croître…

         Alors que les mêmes, exactement pourvus des mêmes « contradictions internes », enfouis dans une terre grasse et bien irriguée, sous un climat propice, avaient un maximum de chance de germer et de croître…

          Le même agriculteur chinois, fort de son expérience ancestrale, et sans formation universitaire d’aucune sorte, aurait également pu lui expliquer que le surpâturage des troupeaux, ou la culture répétée d’une même plante sur la même parcelle, aboutissaient à modifier la nature du sol et donc les conditions de son exploitation…

          C’est-à-dire les « causes externes » de la croissance des plantes et des animaux ! Tout comme l’être humain le fait, globalement, à l’égard de son propre biotope…

          De tout cela il ressort que les deux exemples, choisis par Mao pour démontrer la prééminence des causes internes sur les causes externes, tendent plutôt à démontrer le contraire, et de façon radicale pour le premier.

         A partir de ces deux exemples, il est également essentiel de reconsidérer l’autre aspect de l’affirmation fondamentale du maoïsme :

             « Ainsi donc, la dialectique matérialiste a combattu énergiquement la théorie métaphysique de la cause externe, de l’impulsion extérieure, propre au matérialisme mécaniste et à l’évolutionnisme vulgaire. »

          En réalité, en affirmant de façon aussi catégorique la prééminence des causes internes sur les causes externes, Mao ne s’oppose pas seulement à on ne sait quel évolutionnisme « vulgaire », mais, fondamentalement et radicalement, à toute forme d’évolutionnisme.

            En 1937, Mao écrit ces lignes un siècle après que Darwin eut jeté les bases de la théorie de l’évolution, après son tour du monde sur le « Beagle ». Lorsque Mao révise « De la contradiction » pour publication dans ses propres « Œuvres choisies », la publication officielle de la théorie de Darwin a elle aussi tout juste un siècle…

          La théorie évolutionniste se caractérise précisément par la prééminence de la pression sélective, et notamment des contraintes du milieu, c’est-à-dire par le rôle prépondérant des « causes externes » dans la sélection de caractères génétiques autrement aléatoires.

             C’est justement dans la mesure où l’évolution des espèces, tant animales que végétales, influe à son tour sur le milieu, que la théorie évolutionniste reste à la fois une bonne illustration de la dialectique et un démenti absolu de l’affirmation de Mao.

            Sur cette question, hormis exprimer un point de vue carrément « créationniste », il pouvait difficilement occuper une position plus réactionnaire…

            Concernant la portée de ce texte sur des questions fondamentales, on est en droit de se poser la question de savoir si Mao les a orientées ainsi délibérément ou par une simple aberration de sa pensée, éventuellement due à l’ignorance ou à la bêtise.

           Compte tenu de la réussite de sa carrière politique, la bêtise primitive est manifestement à exclure, et son niveau d’étude excluant également l’ignorance, il nous reste à trancher entre intention délibérée et aberration de la pensée…

           Autrement dit, est-ce que l’évolution de sa politique ultérieure, jusqu’à sa phase finale dans la « théorie des trois mondes », résulte d’une tournure d’esprit intrinsèquement rétive à la dialectique, ou bien est-ce que la torsion qu’il lui fait déjà subir en 1937 répond-t-elle à des visées politiques plus lointaines mais précises quant à leur sens ? Et dans ce cas, ne s’agirait-il pas tout simplement de créer, à partir de la base de Yenan, une « théorie » ad-hoc pour contrôler l’orientation idéologique et politique du Parti, dans une perspective déjà tout à fait éloignée de son origine prolétarienne ?

             Quoique organisée autour de ce postulat grossier de la prétendue prééminence fondamentale des causes internes sur les causes externes, sa rhétorique habile a néanmoins convaincu aussi bien ses compatriotes que nombre d’intellectuels occidentaux, dont certains encore influents, de l’originalité de sa pensée…

            Qu’aucun de nos « nouveaux philosophes » qui en avaient fait une de leurs source d’inspiration primitive n’ait eut l’idée ou peut-être, finalement, l’audace, d’en décaper le vernis écaillé par l’histoire ne laisse pas de nous surprendre…

             Cela tient probablement aux préjugés encore liés à la stature internationale du personnage, et aux liens profonds qui se sont noués au sein de l’intelligentsia parisienne autour de cette «pensée» déficiente, mais, à Tribune Marxiste-Léniniste, cela ne nous interdit pas de réfléchir…

         Nous nous proposons donc de continuer à étudier, dans une série d’articles, aussi bien la logique intrinsèque de ce texte que son influence, tout à fait déformante et fondamentalement révisionniste, sur la pensée marxiste, en France notamment.

Mao déclassifié… suite…

…à suivre, mais… :1ère conclusion !

              A l’échelle internationale l’influence du maoïsme sur la pensée marxiste est toujours restée très marginale, car finalement rendue trop confuse par la « théorie des trois mondes »… Mais, portant en elle-même les germes de la division et de la liquidation des luttes prolétariennes, elle n’en a pas moins contribué efficacement, surtout à la fin du siècle dernier, au renversement radical du rapport de force en faveur de l’impérialisme US.

             La pensée de Mao, articulée dans sa fausse « dialectique » « De la contradiction », reste donc un outil idéologique qui a contribué à façonner le monde d’aujourd’hui, notamment à travers l’héritage assumé par Deng Xiaoping de cette « théorie des trois mondes », qui lui a permis de placer la Chine comme élément essentiel de la mondialisation impérialiste.

            Que la Chine, désormais exportatrice de capitaux, se positionne aujourd’hui en épicentre d’un néo-impérialisme, au nom d’un parti se revendiquant toujours officiellement « communiste » est finalement un aboutissement tout à fait logique, en tant qu’abus de double langage, de la pensée de Mao.

              Dans la mesure où ce double langage, même s’il a officiellement fait passer la rhétorique maoïste au second plan, continue d’abuser également une frange importante de la « gauche » française, il n’est donc pas forcément vain de vouloir en extirper la racine.

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( * A l’origine, De la contradiction est le texte d’une conférence donnée par Mao en 1937, pour l’ « école militaire et politique antijaponaise », établie dans la base de Yenan et ses refuges troglodytes.

Déjà publié en français dès 1952, par les « cahiers du communisme », il est notamment utilisé par MM. Besse et Caveing, en 1954, pour une édition « approfondie », (c.-à-d., en fait, extensivement révisée…) des Principes Philosophiques de Georges Politzer.

Intégré officiellement au Tome 1 des « Œuvres choisie » de Mao en 1955, il aurait été revu par l’auteur à cette occasion.

Nous le republions intégralement, en édition PDF, à la suite des pièces déclassifiées, à l’occasion de cette étude critique, et pour que les lecteurs de Tribune M-L puissent s’y référer, et replacer ainsi nos citations dans leur contexte.) Désormais, à partir du 01/01/2014, lien direct, ici:

De la contradiction_Mao