Aux racines de la crise : le statut des actions dans le « capital fictif ». . .

 

Aux racines de la crise :

 

le statut des actions

        dans le « capital fictif ». . .

En réponse au camarade WH, du site « les prolétaires de fer », suite à une nouvelle controverse sur le rôle du capital financier et spéculatif…

 

Bonjour, camarade

Le capitalisme est, par essence, un phénomène dialectique. Mais l’« idéal » du capitaliste reste le plus court chemin, A-A’, pour l’accumulation du capital… Depuis l’usure antique, ce n’est que par l’évolution des rapports de production et la nécessité de son implication de plus en plus directe dans le processus productif qu’il a, en partie, mais en partie seulement, pris conscience que la source réelle de son « bonheur » est la sueur du travailleur !

Essentiellement par nécessité politique, en outre, de justifier sa domination, sinon par pure hypocrisie, ce qui revient le plus souvent au même, du reste, il tente par tous les moyens de dissimuler cette réalité basique…

Mais cette chape d’ignorance en ramène néanmoins une grande partie d’entre eux à leur chimère A-A’…

Tout capital a donc nécessairement un double caractère, et « productif » et « spéculatif ». Un aspect ou l’autre devient seulement prépondérant selon les situations. S’il te vient l’idée de prendre quelques actions dans une entreprise familiale de tes proches pour encourager une activité économique locale, par exemple, voire même avec une prétention sociale qui n’est pas forcément injustifiée au départ, tu es à priori dans le « productif »… Si l’entreprise prend des proportions et cherche des capitaux sur les marchés financiers, ton petit capital, désormais noyé dans la masse et dans le flux, se trouve aussitôt soumis aux aléas de la spéculation et change de statut, peut-on dire, en quelque sorte… Où se situe la « limite » ? A peu près impossible à fixer avec certitude… Ce qui compte est de comprendre, précisément, les choses dans leur mouvement dialectique. Ce n’est qu’à posteriori que l’on tentera de fixer des « limites », de façon plus ou mois arbitraire, malgré tout, pour tenter de comprendre comment évoluent les infrastructures économiques et sociales.

Ce qui n’était qu’en germe à l’époque de Marx, et qu’il décrit néanmoins fort bien, y incluant le rôle des actions, a pris des proportions exponentielles, depuis.

Tu trouvera ci-dessous un extrait assez important d’un texte issu du courant « wertkritik » (Trenkle), mais qui, dans cette partie, analyse assez bien ce processus. J’ai souligné en gras le passage qui contient pratiquement ce qui pourrait être une définition spécifique du « capital fictif ».

J’y ai rajouté, entre parenthèses et en rouge vif, la précision qui manquait concernant le caractère dialectique du capital-action qui le rattache au capital-argent et par voie de conséquence au capital spéculatif.

Le côté « capital-argent » des actions est devenu encore plus flagrant avec le phénomène du quantitative easing, ce que j’avais déjà tenté de te faire remarquer. Processus assez bien décrit dans la vidéo, pur produit du système, mais particulièrement révélatrice, que je t’avais également mentionné, et qui reprenait, assez sensiblement, le texte d’un article joint :

https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/confusion-entre-masse-monetaire-et-liquidites-le-grand-meli-melo-770894.html

Dans ce processus:  « Action=Titre de crédit »… Ce qu’ont déjà remarqué et souligné les analystes les plus lucides.

Évidemment le début et la fin du texte de Trenkle, quant à eux, sont de la plus pure eau kollabo-réformiste, sous les aspects d’une approche formellement « radicale », selon la pratique courante dans la « wertkritik » et je n’ai pas perdu mon temps à en faire l’exégèse, ce n’est pas notre sujet…

Le long passage cité est par contre très bon, à quelques détails près, dont l’un est d’ores et déjà signalé et « redressé », en quelque sorte, par mes soins, en guise de précision !

Luniterre

 

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COMPLÉMENT D’INFO:

Techniquement, le processus de la « mutation » des actifs financiers en crédit et donc en base monétaire se trouvait déjà expliqué ici:

« Il faut noter que tout ce qui vient d’être dit marche aussi en remplaçant les crédits par les achats d’actifs. Il est en effet possible qu’une banque achète des actions, des obligations ou de l’immobilier avec l’argent des déposants. Cette possibilité est cependant très encadrée par la réglementation bancaire, quand elle n’est pas tout simplement interdite. Mais mettons cela de coté et supposons que la banque aie le droit d’acheter des actifs. Dans ce cas, l’argent donné au vendeur va se retrouver sur un compte de dépôt, au même titre que l’argent d’un crédit. Les mécanismes décrits plus haut fonctionnent donc de la même manière : l’achat d’actifs par une banque commerciale crée de la monnaie ! A vrai dire, on peut interpréter la création monétaire par le biais du crédit comme un cas particulier d’achat d’actif. Un contrat de prêt est en effet un actif comme un autre, si ce n’est qu’il est rémunéré par un intérêt (comme les obligations, mais pas comme une action). »

https://fr.wikibooks.org/wiki/La_politique_monétaire/La_création_monétaire_:_du_crédit_à_la_banque_centrale

C’est donc ce qu’ont fait les banques centrales, à grande échelle, après 2008!

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TRENKLE – EXTRAIT

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« Jusque dans les années 1970, c’est-à-dire jusqu’à la fin du boom fordiste d’après guerre, la trajectoire de ce conflit d’intérêts (et, avec lui, du mouvement de médiation sociale par le travail) fut marquée par une dépendance mutuelle indissoluble : le capital avait besoin de la force de travail pour pouvoir se valoriser, et les vendeurs de force de travail étaient tributaires du bon fonctionnement de la valorisation du capital pour vendre leur marchandise.

   Avec la fin du boom fordiste d’après guerre et le début de la troisième révolution industrielle, la nature de ce rapport a cependant complètement changé. La disparition massive de l’emploi dans les secteurs industriels de base, consécutive à la fois à l’automatisation drastique des méthodes de production et à la réorganisation corrélative des procès de production et des flux de marchandises sur un plan transnational, a profondément et irréversiblement affaibli le pouvoir de négociation des vendeurs de force de travail. Plus fondamentalement, avec la mise en œuvre et la généralisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication, l’application du savoir à la production est devenue la principale force productive, donnant au capital les coudées plus franches que jamais face au travail salarié. Cela dit, rendre superflue en masse la force de travail ne fut pas sans conséquences sur le capital également. Comme en effet la valorisation du capital repose toujours sur l’exploitation à grande échelle de la force de travail dans le cadre de la production de marchandises, le début de la troisième révolution industrielle a marqué aussi l’amorce d’une crise fondamentale.

   Cette crise se distingue de toutes les grandes crises capitalistes précédentes en ce qu’elle ne peut, cette fois, être surmontée par une expansion accélérée de la base industrielle : le niveau de productivité actuel, qui continue d’augmenter constamment, fait que même l’ouverture de nouveaux secteurs de production (téléviseurs à écran plat, téléphones mobiles etc.) ne crée aucun besoin supplémentaire de force de travail, mais permet tout au plus de freiner quelque peu l’expulsion massive du travail vivant hors de la production.

   Si l’on a néanmoins réussi à remettre en train la dynamique capitaliste, on n’y est parvenu qu’en plaçant l’accumulation de capital sur une base nouvelle. La production de valeur via l’exploitation de la force de travail a été remplacée par l’anticipation systématique de valeur future sous la forme de capital fictif. Sur cette base nouvelle, le capital a connu derechef une ère de gigantesque expansion, même si celle-ci atteint à présent de plus en plus ses limites et, surtout, se révèle liée à des coûts exorbitants pour la société et pour les vendeurs de la marchandise force de travail. Pour comprendre cette connexion, il nous faut tout d’abord examiner de plus près la logique interne du capital fictif.

4.

   Comme nous l’avons dit, le capital fictif consiste en une anticipation de valeur future. Mais que faut-il entendre par là exactement ? Et quelles en sont les conséquences pour l’accumulation du capital au plan global ? Commençons par la première question.

   De manière générale, du capital fictif est créé chaque fois que quelqu’un cède son argent à quelqu’un d’autre en échange d’un titre de propriété (obligation, action etc.) représentant la créance que détient le donateur sur cette somme d’argent et sur son accroissement (sous la forme d’intérêts ou de dividendes, par exemple). Ce processus dédouble la somme initiale. Elle existe maintenant deux fois et peut être utilisée par les deux parties. Le bénéficiaire peut dépenser l’argent en achetant des biens de consommation, en investissant dans l’économie réelle ou encore en acquérant des actifs financiers, et pour le donateur cet argent est devenu du capital-argent qui lui procure un profit régulier.

(NDLR: Le caractère double de cette forme du capital vient en fait de ce que ce titre, action ou autre, peut être revendu, et donc de manière nécessairement spéculative, sans affecter l’utilisation hypothétique du capital initial, dans le secteur productif ou non!!! C’est pourquoi l’on peut ranger les actions dans le secteur du capital fictif, et singulièrement depuis la crise de 2008 où une partie importante des titres ont été rachetés par les banques centrales et donc utilisés pour « élargir » la base monétaire, renflouant ainsi la capacité de crédit des banques. Ce que l’on appelle « Quantitative Easing »…!)

 

   Ce capital-argent, toutefois, ne consiste en rien de plus qu’un titre écrit représentant l’anticipation d’une valeur future. C’est seulement après coup que l’on saura si cette anticipation est effectivement couverte. Si la somme d’argent en question est investie dans un site de production et que cet investissement se révèle fructueux, la valeur adoptera la forme de capital en fonction et s’accroîtra grâce à l’application de la force de travail dans la production de marchandises. Si à l’inverse l’investissement est un échec, ou si l’argent emprunté est dépensé tout de suite en consommation privée ou d’État, alors la valeur initiale se sera certes dissipée, mais la créance détenue sur cette valeur continuera d’exister (par exemple sous la forme d’un contrat de prêt ou d’une obligation). Dans ce cas, le capital fictif n’est pas couvert et doit être remplacé, « servi », moyennant la création de nouvelles créances sur de la valeur future (l’émission de nouvelles obligations, notamment), de sorte que la créance monétaire puisse être honorée.

   On le voit, l’anticipation de valeur future sous la forme de capital fictif fait partie du fonctionnement normal du capitalisme. Seulement, à la faveur de la crise fondamentale de la valorisation consécutive à la troisième révolution industrielle, elle a pris une ampleur tout à fait nouvelle. Si la création de capital fictif avait servi jusqu’ici pour l’essentiel à accompagner et à soutenir le procès de valorisation du capital (à travers notamment le préfinancement des grands investissements), les rôles étaient maintenant inversés, puisque la base de ce procès n’existait plus. Désormais, l’accumulation du capital ne reposait plus de manière prépondérante sur l’exploitation de la force de travail dans la production de biens tels que voitures, petits pains pour hamburgers, smartphones etc., mais sur l’émission massive de valeurs mobilières telles que les actions, obligations et autres produits dérivés financiers représentant des créances sur de la valeur future. C’est ainsi que le capital fictif lui-même est devenu le moteur de l’accumulation du capital, tandis que la production de biens se voyait reléguée au rang de variable dépendante.

   Cette forme d’accumulation du capital présente naturellement une différence cruciale avec la forme antérieure du mouvement capitaliste autotélique. Étant donné qu’elle repose sur l’anticipation d’une valeur restant à créer dans l’avenir, il s’agit d’une accumulation de capital sans valorisation du capital. Sa base n’est pas l’exploitation présente de la force de travail dans la production de valeur, mais l’espoir de bénéfices économiques futurs qui, en dernière instance, ne pourront provenir eux-mêmes que d’une exploitation de forces de travail. Comme toutefois ces espoirs, au vu du développement des forces productives, n’ont aucune chance de se concrétiser, il faut nécessairement renouveler sans cesse les créances et étendre toujours plus loin dans l’avenir l’anticipation de valeur future. Cela a pour conséquence que la grande majorité des actifs financiers sont assujettis à un impératif de croissance exponentielle. Et c’est ce qui explique pourquoi depuis longtemps le capital constitué d’actifs financiers dépasse de plusieurs fois la valeur des biens de consommation produits et commercialisés. L’opinion publique voit généralement d’un mauvais œil cette « explosion des marchés financiers », la considérant comme la cause des crises ; mais en réalité, depuis que les bases de la valorisation ont été perdues, l’accumulation du capital ne peut se poursuivre d’aucune autre façon.

   L’impératif de croissance exponentielle marque néanmoins une borne logique pour l’accumulation de capital fictif ; car les activités économiques réelles servant de points de référence aux espoirs de bénéfices futurs ne peuvent être multipliées à l’infini et se révèlent les unes après les autres être des chimères (nouvelle économie, boom de l’immobilier etc.). Il est possible de repousser cette borne très loin dans le temps, comme le montre un regard en arrière sur les quelque trente-cinq ans que compte aujourd’hui l’ère du capital fictif. Seulement, n’oublions pas que ce délai a eu pour contrepartie des coûts sociaux sans cesse croissants et qui deviennent de plus en plus insupportables : les revenus et la richesse se sont concentrés en un nombre de mains de plus en plus réduit, la précarisation des conditions de travail et des conditions de vie s’est accentuée partout dans le monde, et les ressources naturelles restantes ont été impitoyablement dilapidées – uniquement pour maintenir en mouvement la dynamique d’accumulation du capital.

5.

    À première vue, il peut sembler n’y avoir là rien de nouveau sous le soleil du capitalisme, tant il est vrai que ce brutal manque d’égards envers le monde physique et les conditions matérielles nécessaires à la vie a toujours constitué la caractéristique essentielle d’un mode de production dont l’objectif consiste à valoriser la valeur, c’est-à-dire accroître la richesse abstraite. Pourtant, même vu sous cet angle, le passage à l’ère du capital fictif marque un saut qualitatif – dans le sens négatif.

   Pour mieux en comprendre les causes, il nous faut d’abord examiner les effets qu’a eus sur la forme fondamentale de relation sociale, à savoir la médiation par le travail, le déplacement de l’accumulation du capital vers la sphère du capital fictif. Ensuite nous devons nous demander ce qui a changé, dans le même temps, pour le rapport entre les deux versants de la forme capitaliste de richesse, la richesse abstraite (la valeur) et la richesse matérielle.

   J’ai dit plus haut que la médiation sociale par le travail s’est caractérisée jusqu’aux années 1970 par une dépendance mutuelle du capital et du travail. Ceci parce que les capitalistes, dans leur soif de valorisation, étaient tributaires du travail vivant, tandis que les propriétaires de la marchandise force de travail ne pouvaient survivre qu’à condition justement de réussir à la vendre. À l’ère du capital fictif, cependant, ce rapport a profondément changé. Non seulement la troisième révolution industrielle a rendu superflues des quantités massives de travail vivant, mais de plus, et c’est encore plus décisif, le centre de gravité de l’accumulation du capital est passé de l’exploitation de la force de travail dans la production de biens de consommation à l’anticipation de valeur future. Ce faisant, le capital, dans son mouvement autotélique, est devenu autoréférentiel en un sens tout à fait nouveau. Certes l’anticipation de valeur future, dans la mesure où cette valeur est capitalisée et accumulée ici et maintenant, reste immanente à la logique et à la forme propres à la production marchande : elle s’accomplit, en effet, par la vente d’une marchandise, à savoir un titre de propriété garantissant une créance sur une certaine somme d’argent et sur son accroissement. Mais on n’a jamais vu que les vendeurs de ces titres de propriété soient de simples travailleurs vendant la promesse d’un travail à effectuer dans dix ou vingt ans, ce qui reviendrait pour eux à obtenir une avance à très long terme et dont la contrepartie resterait tout à fait incertaine ; en réalité, ce sont plutôt les fonctionnaires du capital eux-mêmes, et au premier chef les banques et autres institutions financières, qui se vendent réciproquement ces créances sur de la valeur future, générant et accumulant de la sorte du capital fictif. À cet égard, le capital est donc en effet devenu parfaitement autoréférentiel : la marchandise qui incarne un surcroît de capital social prend naissance au sein même de la sphère du capital.

   À l’inverse, cela signifie cependant que les vendeurs de force de travail perdent en grande partie leur pouvoir de négociation. Non seulement ils risquent de toute façon, par suite des gains de productivité et de la mondialisation, de se voir remplacer à tout moment par des machines ou par des travailleurs meilleur marché à l’autre bout du monde, mais en outre, et c’est encore plus grave, leur marchandise n’est plus la marchandise de base de l’accumulation du capital. Il en résulte un déséquilibre structurel. Pour l’écrasante majorité de la population mondiale, la médiation sociale par le travail reste centrale dans la mesure où ces hommes et ces femmes doivent absolument vendre ici et maintenant leur force de travail ou les produits de leur travail en tant que marchandises, s’ils veulent recevoir en échange une part de la richesse sociale, c’est-à-dire acheter les biens et les denrées dont ils ont besoin pour vivre. Quant au capital, certes il reste lui aussi attaché à la médiation sociale par le travail, car il est loin d’avoir abandonné l’univers de la production marchande ; cependant, à mesure qu’il accumule via l’anticipation sur la production de valeur future, c’est-à-dire à mesure qu’il engrange à l’avance les résultats d’hypothétiques travaux futurs, il se libère de sa dépendance à l’exploitation de la main-d’œuvre d’aujourd’hui et aux vendeurs de la marchandise force de travail.

6.

   Cela ne veut pas dire qu’aucune valorisation du capital n’ait plus lieu lors de la production de biens de consommation ; au vu des masses colossales de marchandises inondant supermarchés et grands magasins, partir de ce principe reviendrait manifestement à se tromper du tout au tout. Toutefois, le rapport qu’entretient ce secteur de la production marchande avec l’ensemble du procès d’accumulation du capital a changé de sens. Si autrefois la production de biens de consommation représentait le moyen décisif pour faire fructifier le capital, elle ne survit plus à présent que comme variable dépendante au sein de la dynamique du capital fictif – dépendante parce que, dans les secteurs producteurs de valeur, du fait de l’élimination toujours plus accentuée de la force de travail, aucune dynamique auto-entretenue de valorisation du capital ne peut plus se développer. Au contraire, celle-ci ne peut se poursuivre dans ces secteurs que si la valeur correspondant à la réalisation des marchandises qu’ils produisent (à leur vente, pour parler couramment) est majoritairement créée ailleurs, et si les besoins en investissement dans l’économie réelle se voient, au moins en partie, couverts par la création de capital fictif. Tout le boom industriel de la Chine et des autres « pays émergents » – mais aussi le succès corrélatif des exportations allemandes – repose sur ce mécanisme. Nous pouvons donc parler ici d’une « production de valeur induite ».

   Cette production de valeur induite remplit à n’en pas douter une fonction systémique importante. Seulement, celle-ci ne consiste pas à valoriser du capital, mais à fournir le matériau imaginaire susceptible d’entretenir les attentes des marchés financiers. En effet, même si l’anticipation de valeur future n’est pas tributaire de l’exploitation des forces de travail présentes, elle repose en revanche sur la création constante d’espoirs relatifs à une production matérielle profitable située quelque part dans l’avenir. Or, pour entretenir ces espoirs, des activités économiques réelles dans le présent restent indispensables. Si l’économie réelle se grippait, les promesses de bénéfices futurs apparaîtraient aussitôt invraisemblables et la vente de titres de créances s’arrêterait complètement. Les épisodes de crise récurrents nous le montrent de manière frappante lorsque les États se voient contraints d’intervenir à travers leurs banques centrales pour rétablir (moyennant des coûts toujours plus élevés) la confiance dans l’avenir.

   Il n’importe d’ailleurs aucunement que les activités induites dans l’économie réelle soient ou non productrices de valeur au sens strict, c’est-à-dire que de la survaleur soit effectivement créée grâce à l’application d’une force de travail (comme dans la production industrielle) ou que de la valeur déjà produite soit simplement redistribuée ou réalisée (comme dans les activités commerciales). Dans la mesure où cette distinction n’apparaît jamais dans la perception courante et superficielle du circuit économique, elle ne joue pas non plus le moindre rôle dans la création d’attentes. Seul compte le fait que les promesses de bénéfices anticipés aient un point de référence quelconque dans l’économie réelle. On comprend dès lors comment a pu voir le jour, dans le monde entier, un secteur des services aussi étendu qui ne génère pratiquement aucune survaleur et s’avère par là même parfaitement inapproprié comme base pour la valorisation capitaliste. Pour la production de ce que le jargon boursier désigne franchement comme des « fantasmes autour des marchés », les revenus publicitaires croissants de Google et Facebook pèsent pourtant tout aussi peu que la fabrication de voitures électriques ou d’éoliennes. La capitalisation à grande échelle de la terre et des droits de propriété intellectuelle (sous forme de brevets et d’accords de licence) n’est possible que grâce à un afflux continu de capital fictif et représente en même temps un point de référence central pour l’attente de bénéfices qui gonflent sans cesse.

   Du point de vue du capital individuel, la façon de le faire fructifier est en tout cas parfaitement indifférente. C’est pourquoi on trouve toujours aujourd’hui suffisamment d’investisseurs pour placer leur argent dans l’économie réelle, pour autant seulement que le rendement soit correct. Mais derrière cette dernière réserve, il faut lire la dépendance directe envers la dynamique du capital fictif. Car ce type d’investissement n’est intéressant que s’il procure à peu près le même gain qu’un placement sur les marchés financiers, où les critères de rentabilité sont monstrueusement élevés. De sorte que, à cet égard aussi, les investissements dans l’économie réelle sont soumis à la domination du capital fictif, tandis que la pression résultante se transmet, bien sûr, principalement vers le bas ; cela veut dire en premier lieu sur les vendeurs de la marchandise force de travail et sur les nombreux petits travailleurs indépendants, mais cela concerne également les acteurs étatiques, qui se trouvent en concurrence pour les recettes fiscales ou pour l’implantation des entreprises.

7.

   Nous pouvons à présent mieux comprendre dans quelle mesure le brutal manque d’égards envers les conditions de vie et de travail et envers le monde sensible revêt à l’ère du capital fictif une nouvelle qualité – négative. Certes la production de richesse matérielle ne fut, jusqu’à la fin du fordisme, qu’un moyen extrinsèque pour accroître la richesse abstraite, mais au moins cela impliquait-il encore une relation directe, bien qu’instrumentale. Les biens de consommation mis sur le marché l’étaient, de manière incontournable, en tant qu’incarnation d’un travail abstrait passé et, partant, de valeur et de survaleur. En revanche, dès lors que la fonction systémique de la richesse matérielle se réduit à fournir du matériel imaginaire pour l’anticipation de valeur future, l’indifférence envers le contenu, les conditions et les conséquences de cette production atteint des sommets. L’accumulation de richesse abstraite est découplée au maximum de son côté matériel.

   La destruction progressive des fondements naturels de la vie aussi bien que des conditions sociales et culturelles de la vie collective n’est désormais plus seulement une sorte de dommage collatéral d’un mouvement capitaliste autotélique, mais devient son contenu véritable. C’est tout à fait manifeste dans des pays en crise comme la Grèce, l’Espagne et le Portugal, qui se voient contraints de fermer de larges segments de leurs systèmes sociaux et sanitaires, de leurs services publics etc., uniquement pour préserver l’espoir (notoirement illusoire) que l’État sera, à un moment ou un autre, en mesure de rembourser ses dettes. La destruction pure et simple de la richesse matérielle devient ici le point de référence permettant une nouvelle accumulation de capital fictif. Il en va de même du boom actuel des matières premières, qui repose pour une part essentielle sur l’anticipation des pénuries à venir. Les attentes que cela fait naître en termes de hausse des prix font que d’énormes masses de capital fictif affluent vers ce secteur, au point même de contribuer parfois à rendre rentables à court terme des technologies très onéreuses telles que la fracturation hydraulique.

   Pour les mêmes raisons structurelles, la répartition des revenus et de la richesse à l’échelle mondiale se polarise toujours davantage. En effet, comme la force de travail a perdu son importance centrale en tant que marchandise de base pour le mouvement autotélique du capital, les conditions de vente de cette marchandise se sont de plus en plus détériorées. Simultanément, le capital se retrouve dans la situation confortable de pouvoir produire lui-même la marchandise nécessaire à l’accumulation du capital, et ce sous la forme de titres représentant des créances sur de la valeur future. Et il peut compter pour cela sur le soutien énergique des gouvernements et des banques centrales. »

https://www.fichier-pdf.fr/2015/09/07/le-travail-a-l-ere-du-capital-fictif-norbert-trenkle/le-travail-a-l-ere-du-capital-fictif-norbert-trenkle.pdf

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LES BANQUES ET LEURS CAPACITÉS DE CRÉDIT RENFLOUÉES PAR LE RACHAT MASSIF DES TITRES PAR LES BANQUES CENTRALES !!!

 

 

 

La Tribune publie chaque jour des extraits issus des analyses diffusées sur Xerfi Canal. Aujourd’hui, le grand méli-mélo entre masse monétaire et liquidités

Nous vivons dans un monde hyper liquide. C’est une sorte d’évidence. Les banques centrales américaines, européennes et japonaises ont fait exploser leur bilan à partir d’août 2008, moment où les politiques de Quantitative Easing commençaient à imprimer leur marque. Les achats massifs de titres de dettes aux acteurs financiers ont multiplié par près de cinq les encours d’actifs de la FED et de la Banque du Japon, et par plus de trois ceux de la BCE. C’est énorme.

Par cette politique de rachats, elles ont directement alimenté en cash les banques de second rang. Elles ont gonflé ce que l’on appelle la base monétaire, qui est constituée des pièces et billets et des avoirs monétaires des banques auprès de leur banque centrale. Et cette base monétaire, c’est la matière première du crédit. Les banques sont supposées produire du crédit au prorata de cette liquidité première : la variation de la masse monétaire M est égale à k fois la variation de la base monétaire. C’est ce que l’on appelle le multiplicateur monétaire dans nos manuels, qui suggère une relation stable entre la base monétaire et la quantité de monnaie détenue dans une économie.

Le quantitative easing n’a pas augmenté la masse monétaire…

Dans cette représentation simplifiée, la liquidité qu’ont injectée les banques centrales auprès du système bancaire doit se retrouver dans l’économie, dans le système de poupées russes de la masse monétaire pour ceux qui s’en souviennent : M1, M2, M3, etc. C’est-à-dire dans les différents périmètres de la monnaie, qui englobe des pièces, billets et dépôts à vue détenus par les agents économiques, dans son acception la plus étroite ; et les dépôts à terme, livrets et divers produits négociables, dans son acception plus large. La mécanique qui fait que la base monétaire se diffuse aux agents non bancaire, c’est le crédit.

Regardons néanmoins ce qui s’est passé avec le Quantitative Easing, aux États-Unis notamment. La base monétaire a bien explosé depuis la crise, dans des proportions qui sont en ligne avec ce que l’on sait de l’ampleur des injections de la FED. En revanche, du côté de M1 et M2, il est clair que le pronostic du multiplicateur est déjoué. La monnaie banque centrale est essentiellement restée piégée dans le système bancaire. En première analyse, le QE n’a pas induit une explosion de la quantité de monnaie en circulation. On le voit clairement lorsque l’on présente M2 en croissance sur un an.

… mais il a augmenté la liquidité des marchés

Dire que le QE n’a pas agi sur la liquidité de l’économie est cependant erroné. Et c’est là qu’il faut s’attarder sur la polysémie du terme liquidité. La liquidité, c’est certes la quantité de monnaie disponible dans une économie. Mais qu’est-ce que la monnaie dans des économies qui n’ont eu de cesse de créer des produits toujours plus négociables, que l’on peut titriser, ou que l’on peut utiliser comme collatéraux pour ouvrir des lignes de crédit ? Si les effets de richesse augmentent la consommation, c’est précisément que la richesse se transforme facilement en instrument de transaction et a le pouvoir d’agir sur la capacité d’achat des agents.

Ce qui a véritablement augmenté dans nos économies, c’est ce que l’on appelle la liquidité de marché, c’est-à-dire la capacité à acheter ou à vendre rapidement les actifs qui y sont cotés sans que cela n’ait d’effet majeur sur leur prix.

Or cette liquidité-là varie au cours du temps. Elle est affaire de confiance. Dans les phases ascendantes du cycle, tout actif paraît liquide. Le périmètre de la liquidité s’étend, ce qui participe à l’emballement la machine économique. L’inflation ne se loge pas alors sur le marché des biens et services, mais sur le marché des actifs.

Cette liquidité peut disparaître du jour au lendemain. Lorsque la défiance se répand, la machine est rapidement mise en péril par une crise d’illiquidité, qui menace de bloquer l’ensemble des transactions.

De ce point de vue, le QE a bien eu un impact sur la liquidité. Non pas sur la masse monétaire, mais sur la liquidité des marchés, y compris le marché monétaire. Il a servi à pallier une perte brutale de liquidité des marchés, ce qui rend son effet a posteriori en partie invisible.

 

 

https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/confusion-entre-masse-monetaire-et-liquidites-le-grand-meli-melo-770894.html

 

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POST-SCRIPTUM:

 

Bonsoir, camarade

 

Je reviens encore sur ce sujet, avec plus de précision, et sur le point qui semble nous diviser depuis longtemps, et qui, d’une manière générale, me sépare de l’OCF.

Tu nous dis:

« La spéculation ne crée ni ne détruit de valeur, c’est plutôt un moyen pour les capitalistes de gagner de l’argent en se volant entre eux.

Quant au capital financier, ce n’est pas la séparation, mais la fusion du capital industriel et bancaire. »

Voyons déjà la première de ces deux propositions…

Il apparaît clairement que le processus d’accumulation du capital financier dépasse largement le stade de l’ « entre soi »… Sinon, et par définition, il n’y aurait plus d’accumulation, assez rapidement, ou très réduite, « à l’ancienne », donc…

Alors que précisément c’est une accumulation exceptionnellement forte qui caractérise le capitalisme financier !

Pour autant, y -a-t-il « création de valeur » à travers la machine financière ?

Là encore, il nous faut raisonner de manière dialectique…

Ce que les analystes du système nous expliquent, c’est qu’il y a bien une sorte d’ « inflation » de la sphère financière, qui se traduit précisément par ce « découplage » entre « base monétaire », dont la croissance est bien exponentielle, alors que la masse monétaire, liée à l’économie dite « réelle » suit une croissance finalement plus classique, contre toute attente.

(« contre toute attente », sauf d’un point de vue marxiste actualisé concernant la baisse tendancielle du taux de profit, évidemment…)

Pourtant, comme on peut le constater, aussi bien dans les chroniques économiques que dans l’article de Trenkel, il y a toujours un lien, même s’il est précisément très distendu, entre le financier et le productif.

De sorte que l’on pourrait dire que c’est la valeur « réelle » de la production et des titres qui sont censés la refléter, qui se trouve elle même « distendue » par ce phénomène « inflationniste ».

Un peu à l’image d’un grain de maïs soufflé par la « chaleur de l’inflation financière » et qui, dans le pop-corn, ne prend jamais du volume qu’en apparence…

La quantité de matière restant la même…

Note bien, malgré tout, qu’un trader « doué » pour la spéculation a plus de chance de pouvoir se payer la voiture de luxe de ses rêves que l’artisan ou le petit industriel laborieux, la même voiture…

Et donc, revenu dans l’économie « réelle », l’argent a bien la même « valeur », qu’il vienne du travail productif ou qu’il revienne de la spéculation !

Or c’est justement le fait qu’il n’en revienne pas, sauf, précisément, de manière « marginale », en proportion, qui explique la situation actuelle, comme on l’a vu…

« Équilibre » particulièrement précaire, donc, qui maintient la crise dans une sorte d’état de stase…

Processus dialectique, donc, également… Le capitalisme, comme processus dialectique, ne saurait avoir une crise qui ne soit pas elle-même un processus dialectique, du reste !

Ceci-dit, l’ « effet pop-corn », en tant que processus dialectique, a aussi sa limite « naturelle » : le prochain krach !

En ce qui concerne ta deuxième proposition, elle sous-entend que Lénine se serait en quelque sorte contredit en parlant à la fois de la fusion du capital industriel et bancaire, d’une part, et de l’autre de la domination du capital financier :

« Le propre du capitalisme est, en règle générale, de séparer la propriété du capital de son application à la production; de séparer le capital-argent du capital industriel ou productif; de séparer le rentier, qui ne vit que du revenu qu’il tire du capital-argent, de l’industriel, ainsi que de tous ceux qui participent directement à la gestion des capitaux. L’impérialisme, ou la domination du capital financier, est ce stade suprême du capitalisme où cette séparation atteint de vastes proportions. La suprématie du capital financier sur toutes les autres formes du capital signifie l’hégémonie du rentier et de l’oligarchie financière; elle signifie une situation privilégiée pour un petit nombre d’Etats financièrement « puissants », par rapport a tous les autres. On peut juger de l’échelle de ce processus par la statistique des émissions, c’est-à-dire de la mise en circulation de valeurs de toute sorte. »

Or il apparaît clairement, aussi bien à faire une lecture dialectique de la réalité que de Lénine, que le sens de cette fusion est bien celui d’une domination du capital financier sur le productif, d’une absorption en quelque sorte, à la fois organique et structurelle, du productif par le financier, mais nullement d’une fusion de leurs fonctions, qui se trouvent, au contraire, d’autant plus séparées dans ce processus.

La fonction « capital-argent » étant celle qui a permis à la fois l’accumulation et la concentration, au début du processus monopoliste et impérialiste, et permet toujours son extension, aujourd’hui, dans les zones encore  « à développer »…

Alors que partout ailleurs, le système est en état de crise et/ou de stase, comme on l’a vu.

Luniterre

 

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