HISTOIRE

                  ET

                  ACTUALITÉ!

Une tribune dans la tribune…

Cette rubrique est destinée à devenir un chantier permanent de réflexion sur les liens entre matérialisme dialectique et matérialisme historique.

Elle est d’ores et déjà ouverte, de façon à ce que le titre

HISTOIRE ET ACTUALITÉ figure en permanence au-dessus du

Rapport sur la Situation Internationale, qui est un des sujets de base de notre réflexion, sur Tribune Marxiste-Léniniste.

Notre premier travail consistera précisément à rassembler les éléments de réflexion déjà développés ici et là, dans les différents articles de TML, sur la situation actuelle de l’impérialisme, en montrant comment ils s’articulent, en termes d’évolution, par rapport à la situation de 1947, telle qu’analysée par Andrei Jdanov.

Le texte du Rapport est complètement inspiré par l’œuvre de Lénine, et notamment par :

L’IMPÉRIALISME, STADE SUPRÊME DU CAPITALISME

Et

DU DROIT DES NATIONS A DISPOSER D’ELLES-MÊMES

Il en constitue une interprétation dialectique, et non dogmatique, dans les conditions concrètes de l’après-guerre, dont nous sommes les héritiers assez directs, essentiellement à propos de la domination de l’impérialisme US, ainsi que des conséquences de la ligne de trahison des PC ouest-européens, et surtout celle du PCF en ce qui nous concerne !

Le but n’est donc pas un exposé dogmatique mais une suite de spots de réflexions où seront directement intégrés les commentaires qui y apportent une contribution constructive.

Ils y seront repris avec mention de leur origine et placés au mieux en fonction des sujets, pour faciliter la lecture et la compréhension des sujets.

(Ils seront repris en copie, l’ensemble des commentaires restant tel quel dans sa rubrique particulière.)

Luniterre

                    Toutefois, afin notamment de montrer que le blog Tribune Marxiste-Léniniste n’est pas uniquement centré sur l’œuvre d’Andreï Jdanov, nous commençons également à publier d’autres textes susceptibles d’alimenter positivement le débat.

Dans le contexte de critique sur les conséquences de la « théorie des trois mondes », il nous parait particulièrement important de republier le point de vue de Harry Haywood, militant communiste afro-américain, mais également de l’Internationale, formé à l’école du PC(b) de l’URSS, combattant des brigades internationales en Espagne, décédé en 1985, et qui a lutté jusqu’à son dernier souffle pour la cause du prolétariat.

Qui était Harry Haywood ?

Il nous semble que personne mieux que lui-même ne peut raconter cette longue vie de luttes, ce qu’il fit dans un de ses livres :

BLACK BOLSHEVIK, accessible ici en PDF :

https://docs.google.com/uc?id=0B7trXEFcZimVdmgwYThhUDRhVHc&export=download


Dont voici un extrait précisant le sens de son combat idéologique :

Harry Haywood_Lutte de classe en URSS_contre le trotskysme-

Et voici son point de vue concernant la théorie des trois mondes :

La Chine et ses partisans se sont trompés sur l’URSS

Après une brève période de construction du Parti pendant les années 70, le Nouveau mouvement communiste est maintenant mort. Il est tombé dans la désintégration d’organisation, la confusion politique, et le désarroi idéologique. Quelle est la source de cet effondrement de notre mouvement ? Comment pourrions-nous commencer un rétablissement politique ? Aujourd’hui ces questions sont devenues plus pressantes, au moment où une nouvelle période de la crise impérialiste commence à changer radicalement l’équilibre mondial des forces, et soulèvent de nouveau le danger de dépression et de guerre mondiale catastrophiques.

Il y a beaucoup de facteurs qui ont précipité la crise du Nouveau mouvement communiste, ce qui la rend difficile à résoudre. D’une part, sa base de classe a reflété son origine dans le mouvement pacifiste étudiant, les mouvements nationaux et la lutte antirévisionniste. Il n’a pas eu une grande base ou composition de classe ouvrière, et a été caractérisée par sa jeunesse et son inexpérience. Son « gauchisme » ultra a empêché son expansion dans des secteurs plus larges de la société des Etats-Unis, et il est resté un ensemble de sectes isolées à la gauche de la société.

En outre, les bouleversements politiques en Chine et la mort de Mao ont contribué à l’instabilité des perspectives politiques du mouvement. À l’intérieur du Nouveau mouvement communiste, il y avait des difficultés sur les questions du centralisme démocratique et sur les questions de démocratie dans le Parti. En conséquence, beaucoup de groupes de la gauche révolutionnaire ont eu des difficultés pour conduire une lutte politique sérieuse. Enfin, l’intensification de la crise mondiale durant les années 70, a rapidement changé les situations politiques et a présenté des problèmes qu’ils ne pouvaient pas résoudre.

Le Nouveau mouvement communiste

Quand le Nouveau mouvement communiste a commencé à vaciller à la fin des années 70, beaucoup de camarades et d’organisations ont résumé le sectarisme et le dogmatisme gauchiste, ou le liquidationnisme de droite, comme causes de notre récession. Bien qu’il y ait beaucoup de vérité dans ces positions, elles ne vont pas au cœur du problème. La question essentielle est, quelle est la grande ligne qui a mené notre mouvement dans la crise et l’effondrement ?

Bien que beaucoup de problèmes aient contribué à la crise du Nouveau mouvement communiste, la cause sous-jacente de son effondrement a été la ligne stratégique incorrecte de la Théorie des Trois mondes, que notre mouvement de construction du Parti a adoptée des Chinois sans recul critique. Ce point de vue que l’Union Soviétique est un pays social-impérialiste, dans lequel le capitalisme a été reconstitué, marque pour les Chinois un changement fondamental dans l’équilibre international des forces. Ils ont dépeint l’Union Soviétique non seulement en tant qu’ennemi mais « ennemi principal » des peuples du monde. Cela a parfois mené les Chinois dans une alliance tacite avec les ÉtatsUnis.

Cela a également créé des contradictions profondes dans la ligne politique du Nouveau mouvement communiste. La question de l’Union Soviétique est fondamentalement stratégique. Elle signifie que nous devons aborder la première question révolutionnaire posée par Mao : « Qui sont nos ennemis ? Qui sont nos amis ? » L’Union Soviétique est-elle une amie ou une ennemie de la révolution ? La façon dont nous répondons à cette question détermine non seulement notre conception stratégique internationale, mais forme également notre ligne sur une série entière de problèmes tactiques.

Tout au long des années 70, les Chinois ont répondu à cette question avec la Théorie des Trois mondes. Sous sa forme la plus développée, la Théorie des trois mondes arguait du fait que l’Union Soviétique était « l’ennemi principal » des peuples du monde. Elle a également indiqué que, « des deux superpuissances impérialistes, l’Union Soviétique est la plus féroce, la plus sans scrupules, la plus déloyale, et la plus dangereuse source de guerre mondiale », prenant l’offensive partout dans le monde.

Les Chinois ont affirmé que derrière ces développements internationaux se trouvaient des changements politiques dramatiques à l’intérieur de l’Union Soviétique. Après la mort de Staline, le révisionnisme est arrivé au pouvoir avec Khrouchtchev et Brejnev. Ceci, affirment les Chinois, a mené à la «dégénérescence » du socialisme et à la restauration du capitalisme. Une nouvelle classe, la « classe monopoliste bureaucratique » avait pris le pouvoir. Elle a apporté avec elle une économie « capitaliste monopoliste » d’Etat et un Etat de «dictature fasciste ».

Pour le Nouveau mouvement communiste aux États-Unis qui a regardé vers la Chine, ces aspects stratégiques ont créé de graves problèmes dans la ligne politique. D’une part, la stratégie de la Théorie des trois mondes encourageait une défense militaire forte des États-Unis et une alliance tacite entre les États-Unis et la Chine. D’autre part, une grande partie du Nouveau mouvement communiste s’est énergiquement opposée à toute forme de suggestion pour que cela signifie, pour les communistes des Etats-Unis, un « Front populaire » avec la bourgeoisie US.

En conséquence, une contradiction politique profonde a traversé une grande partie du Nouveau mouvement communiste. Il y avait une logique inhérente à la Théorie des Trois mondes qui la poussait dans la direction de l’impérialisme US.

Les effets politiques et économiques de la crise mondiale de l’impérialisme ont forcé les États-Unis, après une brève retraite provoquée par la défaite au Vietnam, à essayer de réaffirmer leur hégémonie et de regagner leur ancienne domination par une course aux armements massive et une nouvelle projection de militaires américains autour du globe. Le « nouveau militarisme » s’appuie sur une « nouvelle Guerre froide » ravivée contre l’Union Soviétique et la « menace » communiste dans le Tiers-monde. Une politique conflictuelle belliqueuse a maintenant remplacé la détente, et a fait surgir le spectre de la guerre nucléaire sur l’Europe.

Clairement, l’ennemi principal dans le monde aujourd’hui n’est pas l’Union Soviétique, c’est l’impérialisme des États-Unis. Pour être plus précis, ce sont les monopoles capitalistes des États-Unis. Pour les communistes américains, cela signifie saisir le fait que « notre propre bourgeoisie », ici aux États-Unis, est la source la plus dangereuse de guerre et l’ennemi principal.

Un autre ensemble de problèmes stratégiques développés par la Théorie des Trois mondes sont liés à la thèse de la «force principale» et aux périodes historiques qui étaient à la base de cette analyse. En bref, la théorie des trois mondes a avancé l’idée stratégique que « les pays et les peuples du Tiers-monde constituent force principale combattant l’impérialisme, le colonialisme et l’hégémonisme ». Les Chinois ont argué, pour un ensemble de raisons, que le Tiers-monde jouerait ce rôle stratégique « pendant une période historique assez longue ».

Bien que la thèse de la « force principale » était correcte au sujet du rôle respectif du mouvement démocratique national et du mouvement ouvrier dans les pays impérialistes pendant la période entre 1950 et 1970, elle ne s’applique plus à la nouvelle période historique qui s’est développée durant les années 70 en raison de la crise mondiale de l’impérialisme. Cette thèse a contribué à une sous-estimation, déjà existante, du potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière dans les pays capitalistes avancés.

En conclusion, nous devons considérer la thèse que le capitalisme a été restauré en Union Soviétique. C’est la racine principale de la théorie des trois mondes. C’est une thèse qui nous pose également des questions au sujet de la nature du socialisme. La croyance que le capitalisme a été reconstitué en Union Soviétique vient essentiellement d’une conception idéaliste du socialisme. En premier lieu, elle oublie la longue, compliquée, et tortueuse lutte des Soviétiques pour établir le premier pays socialiste.

Au moment de sa naissance, la révolution socialiste en Russie a été attaquée par une invasion des forces Alliées dans une «guerre secrète » contre la révolution. Puis sont venues les années dures de la récession économique et de la guerre civile suivie de la Grande Industrialisation des années 30 ; et finalement une Guerre mondiale dans laquelle son territoire a été envahi, un tiers de sa richesse détruite, et plus de 20 millions de ses habitants tués. L’Union Soviétique a supporté le choc de la guerre antifasciste et a joué un rôle décisif en sauvant le monde du fascisme. Tous ces événements ont eu lieu en une seule génération. Ainsi, pendant son existence entière l’Union Soviétique a été soumise aux attaques de l’impérialisme occidental, mené par les Etats-Unis. Afin de survivre, l’Union Soviétique a dû développer une défense militaire forte. Pendant la période suivant la 2e Guerre mondiale, elle a été confrontée à des États-Unis hostiles et agressifs. Confrontés à la doctrine de Truman, au plan de Marshall et à la menace constante de la bombe atomique, l’Union Soviétique s’est armée avec des armes nucléaires. Andreï Gromyko, sur l’utilisation des armes nucléaires stratégiques de l’Union Soviétique, a mis en avant une politique de « ne pas frapper en premier », que les États-Unis ont refusé d’adopter.

L’histoire démontre que, par-dessus tout, la politique extérieure de l’Union Soviétique a été fondamentalement défensive et non-agressive. Ceci ne signifie pas que tout ce que fait l’Union Soviétique est correct ou qu’elle ne peut pas faire des erreurs sérieuses ou poursuivre des lignes fausses. Par exemple, ses relations avec la Chine et d’autres pays socialistes ont été marquées parfois par le chauvinisme et l’hégémonie. Mais ces problèmes ne font pas de l’Union Soviétique une puissance social-impérialiste.

Sans classe capitaliste monopoliste et sans rapports capitalistes de production il n’y a pas de logique fondamentale et irrésistible dans l’économie soviétique qui crée un besoin d’exporter du capital et d’exploiter d’autres pays par le commerce. En conséquence, elle n’a également aucune colonie, ni aucun empire à soutenir.

Une des leçons principales que nous pouvons tirer de nos expériences avec la Théorie des Trois mondes et les changements de la situation internationale, est la nécessité absolue de développer une ligne communiste américaine indépendante basée sur les particularités de la situation interne et internationale des États-Unis.

Le monde comme nous l’avons connu depuis la 2e Guerre mondiale est maintenant en grande instabilité. L’impérialisme produit une nouvelle crise mondiale. La crainte de dépression et la crainte de guerre sont élevées.

Aux Etats-Unis, il y a des signes forts que le Peuple américain commence à répondre à cette crise. En 1982, un demi-million de personnes ont manifesté pour la paix et contre la guerre. En 1983, plus d’un quart de million a marché sur Washington en mémoire de Martin Luther King et pour faire revivre les mouvements de droits civiques. Au cours des dernières années, il y a également eu un certain nombre de grandes manifestations de travailleurs nationales à Washington.

Ces événements annoncent un grand mouvement de masse concentré sur les questions de la paix, du travail, et de la liberté. Une coalition de gauche, enracinée dans l’alliance de la classe ouvrière et des nationalités opprimées et composée de nombreux mouvements pour les droits démocratiques, prend maintenant forme. La crise mondiale crée des conditions favorables pour le développement d’une alliance stratégique mais les communistes aux États-Unis sont dispersés, divisé, et non préparé.

Ces développements rendent plus pressant pour les communistes américains de laisser de côté les idées politiques dépassées et incorrectes, de façon que nous puissions commencer à prendre cette nouvelle direction. Notre première étape est de commencer la recherche d’un processus d’unité basé autour de la direction stratégique qui identifie clairement l’impérialisme des États-Unis comme centre de la réaction mondiale, menace principale pour la paix et ennemi principal des peuples du monde.

Harry Haywood,

Texte publié par
The Guardian – 11 avril 1984

Dans la version originale :

Harry Haywood

China and its Supporters Were Wrong About USSR

After a brief period of party building in the 1970s the new communist movement is now dead. It has fallen victim to organizational disintegration, political confusion, and ideological disarray. What was the source of our movement’s collapse? How can we begin a political recovery? Today the questions have become more urgent as a new period of imperialist crisis begins to radically alter the world’s balance of forces, and once again raises the danger of catastrophic depression and world war.

There were many factors which precipitated the crisis of the new communist movement and made it difficult to resolve. For one thing its class base reflected its origin in the anti-war student movement, the national movements and the anti-revisionist struggle. It did not have a large working-class base or composition and was characterized by its youth and inexperience. Its ultra-« leftism » prevented expansion into the larger sectors of U.S. society and it remained an isolated group of sects on the left.

Furthermore the political upheavals in China and the death of Mao contributed to the instability of the movement’s political outlook. Inside the new communist movement there were difficulties over questions of democratic centralism—particularly on issues of party democracy. As a result many groups on the left had difficulty conducting serious political struggle. Finally the intensification of the world crisis in the 1970s rapidly changed political situations and presented problems that could not be resolved.

New Communist Movement

When the new communist movement began faltering in the later 1970s many comrades and organizations summed up either left sectarianism and dogmatism or right liquidationism as the cause of our demise. While there is a great deal of truth in these positions, they do not go to the crux of the problem. The essential question is what the general line that led our movement into crisis and collapse?

While many problems contributed to the crisis of the new communist movement, the underlying cause of its collapse was the incorrect strategic line of the Three Worlds Theory which our part of the party building movement uncritically adopted from the Chinese. This view that the Soviet Union is a social-imperialist country in which capitalism has been restored marked, for the Chinese, a fundamental change in the international balance of forces. It portrayed the Soviet Union not only as an enemy but the « main enemy » of the world’s people. It led the Chinese at times into a tacit alliance with the U.S. It also created deep contradictions in the political line of the new communist movement.

The question of the Soviet Union is fundamentally a strategic one. This means we must address the first revolutionary question posed by Mao: « Who are our enemies? Who are our friends? » Is the Soviet Union a friend or an enemy of revolution? How we answer this question not only determines our international strategic concept but also shapes our line on a whole series of tactical problems.

Throughout the 1970s the Chinese answered this question with the Three Worlds Theory. In its most developed form the Three Worlds Theory argued that the Soviet Union was the « main enemy » of the world’s people. It also said that, « Of the two imperialist superpowers, the Soviet Union is the more ferocious, the more reckless, the more treacherous, and the most dangerous source of world war, » taking the offensive all over the world.

The Chinese argued that behind these international developments were dramatic political changes inside the Soviet Union. After the death of Stalin, revisionism had come into power with Khrushchev and Brezhnev. This in turn, the Chinese argued, led to the « degeneracy » of socialism and the restoration of capitalism. A new class, the « bureaucrat monopoly class » had taken power. It brought with it a « state monopoly capitalist » economy and a « fascist dictatorship » state.

For the new communist movement in the U.S. that looked toward China, these strategic aspects created serious problems in political line. On the one hand, the strategy of the Three Worlds Theory encouraged a strong U.S. military defense and a tacit alliance between the U.S. and China. On the other hand much of the new communist movement vehemently opposed any suggestion that for U.S. communists this meant unity ad a « people’s front » with the U.S. bourgeoisie.

As a result, a deep political contradiction cut through much of the new communist movement. There was a logic inherent in the Three Worlds Theory which pushed it in the direction of U.S. imperialism.

The political and economic facts of imperialism’s world crisis have forced the U.S., after a brief retreat provoked by the Vietnamese defeat, to try to reassert its hegemony and regain its former dominance through a massive arms build-up and a new projection of U.S. military might around the globe. The « new militarism » is being backed up by a revived « new cold war » offensive against the Soviet Union and the communist « threat » in the third world. A bellicose confrontational policy has now replaced détente and raised the specter of nuclear war over Europe.

Clearly, the main enemy in the world today is not the Soviet Union—it is U.S. imperialism. To be more precise it is the U.S. monopoly capitalists. For American communists this means grasping the fact that it, « our own bourgeoisie, » here in the U.S., is the most dangerous source of war and the main enemy.

Another set of strategic problems that grow out of the Three Worlds Theory are related to the « main force » thesis and the historical periods which underlay this analysis. In brief the Three Worlds Theory advanced the strategic idea that the « countries and people of the third world constitute the main force combating imperialism, colonialism and hegemonism. » The Chinese argued, for a variety of reasons, that the third world would play this strategic role « for a fairly long historical period. »

While the « main force » thesis was correct about the role of the national democratic movement and the workers movement in the imperialist countries in the period between 1950 and 1970, it is not applicable to the new historical period that developed in the 1970s as a result of the world crisis of imperialism. This thesis contributed to an already existing underestimation of the revolutionary potential of the working class—especially in the advanced capitalist countries.

Finally, we must consider the thesis that capitalism has been restored in the Soviet Union. This is the main tap root of the Three Worlds Theory. It is a thesis which also takes us into questions about the nature of socialism. The belief that capitalism has been restored in the Soviet Union essentially comes from an idealistic concept of socialism. In the first place, it forgets the long, complicated, and tortuous struggle of the Soviets to establish the first socialist country.

At the moment of its birth the socialist revolution in Russia was attacked through an invasion by the allied forces in a « secret war » against the revolution. Then came the hard years of economic retreat and the civil war followed by the Great Industrialization of the 1930s; and finally a World War in which its land was invaded, one-third of its wealth destroyed, and over 20 million of its people killed. The Soviet Union bore the brunt of the anti-fascist war and played a decisive role in saving the world from fascism. All these events took place in a single generation. Thus, for it entire existence the Soviet Union has been under attack by western imperialism, led by the U.S. In order to survive, the Soviet Union had to develop a strong military defense. In the post World War 2 period it confronted a hostile and aggressive U.S. Faced with the Truman Doctrine, the Marshall Plan and the constant threat of the atomic bomb, the Soviet Union armed itself with nuclear weapons. Andre Gromyko, on the use of the Soviet Union’s strategic nuclear weapons, put forward a « no first strike » policy, which the U.S. has refused to adopt.

History demonstrates that, overall, Soviet foreign policy has been basically defensive and non-aggressive. This fact does not mean that everything the Soviet Union does is correct or that it cannot make serious mistakes or pursue wrong lines. For example, its relations with China and other socialist countries have been marked at times by chauvinism and hegemonism. But these problems do not make the Soviet Union a social imperialist power.

Without a monopoly capitalist class and without capitalist relations of production there is no fundamental and compelling logic in the Soviet economy that creates a need to export capital and exploit other countries through trade. As a result it also has no colonies and no empire to sustain.

One of the main lessons we can sum up from our experiences with the Three Worlds Theory and the changes in the international situation is the absolute necessity to develop an independent American communist line based upon the particularities of the domestic and international situation of the U.S.

The world as we have known it since World War 2 is now in great flux. Imperialism is bringing forth another world crisis. Fear is growing—fear of depression and fear of war. In the U.S. there are strong signs that the American people are beginning to respond to this crisis. In 1982 a half million people demonstrated for peace and against war. In 1983 over a quarter of a million marched on Washington to remember Martin Luther King and revive the civil rights movements. Over the last few years there have also been a number of large national labor demonstrations in Washington.

These events foreshadow a large mass movement centered around the issues of peace, jobs, and freedom. A left coalition, rooted in the alliance of the working class and oppressed nationalities and composed of a host of movements for democratic rights is now taking shape. The world crisis is creating conditions favorable for the development of a strategic alliance but communists in the U.S. are scattered, divided, and unprepared.

These developments make it all the more urgent for American communists to cast aside outmoded and incorrect political ideas so we can begin to give direction to the trends. Our first step is to begin to seeking a process of unity based around strategic direction that clearly recognizes U.S. imperialism as the center of world reaction, the main threat to world peace and the main enemy of the world’s people.

(Source: Marxist Internet Archive)

Quelques réflexions

       pour amorcer le débat…

Harry Haywood est l’un des premiers militants communistes de stature internationale à avoir amorcé la critique du révisionnisme moderne, dès la fin des années 50. C’est donc tout naturellement qu’il s’est engagé dans la reconstruction d’un parti marxiste-léniniste aux USA.

Mais il a été aussi un des premiers à prendre ses distances avec la « théorie des trois mondes » dans les années 70, constatant l’état de désintégration auquel le maoïsme avait mené le mouvement communiste international.

Dans ce texte, écrit peu avant sa mort, et qui est en quelque sorte son testament politique, il s’interroge sur les fondements de la critique maoïste de l’Union Soviétique.

Pour le maoïsme, si l’Union Soviétique peut être caractérisée comme « social-impérialiste », c’est d’abord parce qu’y a été reconstitué un « capitalisme monopoliste d’état », comme antithèse du socialisme, et base d’un régime de type « social-fasciste ». Et elle serait donc devenue, d’après la « théorie des trois mondes », le principal danger impérialiste dans le monde, avant même les USA…

Harry Haywood ne renonce nullement à une juste critique du révisionnisme de l’URSS, et en l’occurrence de ses tendances social-chauvines et hégémoniques sur le camp socialiste… Mais il refuse de la caractériser comme « social-impérialiste »

Force est de reconnaitre que sur ce point, il raisonne en marxiste-léniniste. En effet, il y a une logique qui lie le capitalisme monopoliste d’état à l’impérialisme : l’exportation de capitaux. Son point de vue :

«  Sans classe capitaliste monopoliste et sans rapports capitalistes de production il n’y a pas de logique fondamentale et irrésistible dans l’économie soviétique qui crée un besoin d’exporter du capital et d’exploiter d’autres pays par le commerce. En conséquence, elle n’a également aucune colonie, ni aucun empire à soutenir. »

Loin de nous l’idée d’accepter tel quel un argument sans en examiner toutes les implications.

L’argument fort des maoïstes est de critiquer la nature parfois inégale et ambiguë de l’aide apportée par l’Union Soviétique aux autres pays, et notamment aux pays socialistes.

La question fondamentale est donc de savoir si l’Union Soviétique, ou plus exactement sa « classe monopoliste » supposée a retiré une plus-value, un bénéfice matériel quelconque de ces échanges. Si l’on prend l’exemple, souvent cité en la matière, de Cuba, la suite de l’histoire a nettement tranché : l’économie et l’état général de la société cubaine se sont dramatiquement effondrés, et il suffit de s’être vraiment intéressé à la vie de ce peuple, parmi d’autres, pour comprendre l’ampleur du désastre qu’a représenté l’effondrement de l’Union Soviétique pour ces victimes supposées du « social-impérialisme »…

Si l’on s’en tient vraiment à une définition marxiste-léniniste de l’impérialisme, il n’est pas douteux que le qualificatif de « social-impérialiste » n’est pas adapté pour caractériser le comportement de l’Union Soviétique en matière de politique étrangère.

Pour l’essentiel, et à l’inverse de la Chine, elle a continué de soutenir la plupart des luttes anti-impérialistes. Cela ne signifie nullement, pour autant, qu’elle ait été exempte de toutes les critiques qui lui ont été faites. Dans son optique de résistance géopolitique et géostratégique à l’impérialisme US, elle a parfois fait des choix discutables dans ses priorités, et parfois maintenu ses alliés dans une dépendance trop exclusive, et par conséquent excessive, ce qui peut être le trait négatif de sa relation avec Cuba, par contre. En même temps, il conviendrait d’examiner la responsabilité du parti cubain, qui semble avoir pris conscience de ce travers in extremis, si l’on peut dire, en termes de survie de l’indépendance de l’île.

L’équité et l’égalité, ainsi que la non-exclusivité des relations entre pays socialistes, sont des leçons à retenir, mais qui ne doivent pas nous amener à dénigrer systématiquement l’héritage du monde socialiste soviétique édifié par le mouvement ouvrier du 20ème siècle.

Harry Haywood :

«  L’histoire démontre que, par-dessus tout, la politique extérieure de l’Union Soviétique a été fondamentalement défensive et non-agressive. Ceci ne signifie pas que tout ce que fait l’Union Soviétique est correct ou qu’elle ne peut pas faire des erreurs sérieuses ou poursuivre des lignes fausses. Par exemple, ses relations avec la Chine et d’autres pays socialistes ont été marquées parfois par le chauvinisme et l’hégémonie. Mais ces problèmes ne font pas de l’Union Soviétique une puissance social-impérialiste. »

Reste la nature, profondément révisionniste, du régime soviétique, depuis l’avènement de l’opportunisme Khrouchtchévien. Peut-on l’exonérer totalement du qualificatif de « capitalisme monopoliste d’état », comme semble vouloir le faire Harry Haywood ?

Reprenons la première citation, concernant l’absence d’exportation de capitaux « soviétiques », qui auraient dû engendrer une quelconque plus-value financière, dans une logique impérialiste.

Sans classe capitaliste monopoliste et sans rapports capitalistes de production il n’y a pas de logique fondamentale et irrésistible dans l’économie soviétique qui crée un besoin d’exporter du capital et d’exploiter d’autres pays par le commerce. En conséquence, elle n’a également aucune colonie, ni aucun empire à soutenir.

Cette phrase signifie aussi, indépendamment des errements internes de l’ensemble géopolitique et géostratégique tissé autour de l’Union Soviétique, et même si l’on tient compte des abus de pouvoir qui ont permis aux révisionnistes de s’incruster au pouvoir, et des privilèges relatifs qu’ils se sont octroyés, qu’il n’y a pas d’accumulation de capital entre les mains d’une « bureaucratie monopoliste », telle que prétendue par les maoïstes, et qui ait eu besoin de spéculer sur la misère du tiers-monde et sur le néo-colonialisme.

Cela signifie-t-il pour autant qu’il n’y avait plus de « capitalisme d’état » en URSS ? Peut-on prétendre que le « capitalisme d’état » n’a joué aucun rôle dans le développement de l’Union Soviétique, et cela même, dès le début de son histoire ? N’était-ce pas un mal relatif et inévitable jusqu’à un certain point ? Dans quelle mesure les racines du « capitalisme d’état » n’ont-elles pas ressurgi sous l’influence du révisionnisme, pour aboutir à la formation d’une réelle classe monopoliste d’état vers la fin des années 80 ?

Que nous dit Harry Haywood à ce sujet ?

«  En conclusion, nous devons considérer la thèse que le capitalisme a été restauré en Union Soviétique. C’est la racine principale de la théorie des trois mondes. C’est une thèse qui nous pose également des questions au sujet de la nature du socialisme. La croyance que le capitalisme a été reconstitué en Union Soviétique vient essentiellement d’une conception idéaliste du socialisme. En premier lieu, elle oublie la longue, compliquée, et tortueuse lutte des Soviétiques pour établir le premier pays socialiste. »

Et que nous dit Lénine, au sujet du « capitalisme d’état » ?

Plutôt que d’extraire telle ou telle citation-choc pour tenter de clore le débat selon une méthode maoïste éprouvée, nous préférons au contraire le rouvrir en citant in-extenso deux longs paragraphes consécutifs que Lénine a consacré à ce sujet dans une de ces œuvres les plus oubliées, et pour cause…

Sans préjuger, évidemment, d’une lecture du texte intégral,

Sur l’infantilisme « de gauche » et les idées petites-bourgeoises

auquel les lecteurs de Tribune Marxiste-Léniniste pourront accéder ici, en PDF :

1918_Lénine_Sur l’infantilisme ‘de gauche’_

Comme on le verra, ce texte fait ressurgir de multiples interrogations, qui ne peuvent être traitées sans un débat de fond. Pas plus qu’avec le Rapport sur la situation internationale, il ne s’agit d’en faire une projection dogmatique sur notre époque, mais ces deux textes sont, l’un comme l’autre des exemples de réflexions concrètes dont il nous reste encore à tirer l’essentiel.

In-extenso, les §3 et 4 :

Lénine

Sur les rapports entre socialisme et capitalisme d’état…

(Extrait de :

« Sur l’infantilisme « de gauche » et les idées petites-bourgeoises »

-Mai 1918-)

§3-

Passons maintenant aux déboires de nos « communistes de gauche » en matière de politique intérieure. Il est difficile de ne pas sourire en lisant dans les thèses sur la situation actuelle des phrases comme celleci :

« … L’utilisation méthodique des moyens de production restés intacts ne se conçoit que dans le cadre de la socialisation la plus résolue »… « non pas la capitulation devant la bourgeoisie et ses suppôts intellectuels petitsbourgeois, mais l’écrasement complet de la bourgeoisie et une action tendant à briser définitivement le sabotage… »

Chers « communistes de gauche », quelle surabondance de résolution… et quelle insuffisance de réflexion ! Qui, veut dire cette « socialisation la plus résolue » ?

On peut être résolu ou irrésolu en matière de nationalisation et de confiscation. Mais aucune  « résolution », fût-elle la plus grande qui soit, ne suffit pour assurer le passage de la nationalisation et des confiscations à la socialisation. Toute la question est là, précisément. Le malheur de nos « communistes de gauche», c’est que par ce naïf et puéril assemblage de mots : « La socialisation… la plus résolue », ils révèlent leur incompréhension totale du nœud de la question et de la situation « actuelle ». Les déboires des « communistes de gauche » viennent précisément de ce qu’ils ne voient pas le trait essentiel de la « situation actuelle », du passage des confiscations (pour lesquelles un homme politique doit surtout faire preuve de résolution) à la socialisation (qui exige des révolutionnaires d’autres qualités).

Hier, il fallait essentiellement nationaliser, confisquer, battre et achever la bourgeoisie et briser le sabotage avec le maximum de résolution. Aujourd’hui, il n’est que des aveugles pour ne pas voir que nous avons nationalisé, confisqué, brisé et démoli plus que nous n’avons réussi à compter . Or, la socialisation diffère de la simple confiscation précisément en ceci qu’on peut confisquer avec la seule « résolution », sans être compétent en matière de recensement et de répartition rationnelle de ce qui a été confisqué, tandis qu’on ne peut socialiser à défaut de cette compétence.

Notre mérite historique est d’avoir été hier (comme nous le serons demain) résolus dans le domaine des confiscations, de l’écrasement de la bourgeoisie, de la répression du sabotage. En parler aujourd’hui dans des « thèses sur la situation actuelle », c’est se tourner vers le passé et ne pas comprendre le passage vers l’avenir.

… « Briser définitivement le sabotage »… La belle tâche que voilà ! Mais les saboteurs sont déjà bien assez « brisés » chez nous. C’est tout autre chose qui nous manque : nous ne savons pas calculer où il faut mettre tel ou tel saboteur, nous ne savons pas organiser nos propres forces pour la surveillance, charger un directeur ou un contrôleur bolchévique de surveiller, disons, une centaine de saboteurs qui viennent travailler chez nous. Dans cette situation, lancer des phrases telles que « la socialisation la plus résolue », « l’écrasement », « briser définitivement », c’est se fourrer le doigt dans l’œil. Il est typique, pour un révolutionnaire petit-bourgeois, de ne pas remarquer qu’il ne suffit pas au socialisme d’achever, de briser, etc. ; cela suffit au petit propriétaire exaspéré contre le grand, mais le révolutionnaire prolétarien ne saurait tomber dans une pareille erreur.

Si les paroles que nous venons de citer appellent un sourire, c’est un rire homérique que provoque la découverte faite par les « communistes de gauche » et selon laquelle si « la déviation bolchévique de droite » l’emportait, la République des Soviets risquerait d’ « évoluer vers un capitalisme d’Etat ». Voilà qui semble bien fait pour nous remplir d’effroi ! Et quel zèle nos « communistes de gauche » ne mettent-ils pas à répéter dans leurs thèses et dans leurs articles cette redoutable découverte…

Or, ils n’ont pas songé que le capitalisme d’Etat serait un pas en avant par rapport à l’état actuel des choses dans notre République des Soviets. Si, dans six mois, par exemple nous avions instauré chez nous le capitalisme d’État, ce serait un immense succès et la plus sûre garantie qu’un an plus tard, dans notre pays, le socialisme serait assis et invincible.

Je vois d’ici avec quelle noble indignation le « communiste de gauche » va repousser cette affirmation et à quelle « critique destructrice » de la « déviation bolchévique de droite » il va se livrer devant les ouvriers. Comment ? Dans la République socialiste des Soviets, le passage au capitalisme d’Etat serait un pas en avant ?… N’estce pas trahir le socialisme ?

C’est là précisément qu’est l’erreur économique des « communistes de gauche ». C’est donc sur ce point qu’il faut nous arrêter plus longuement.

Premièrement, les « communistes de gauche » n’ont pas compris quel est exactement le caractère de la transition du capitalisme au socialisme qui nous donne le droit et toutes les raisons de nous appeler République socialiste des Soviets.

Deuxièmement, ils révèlent leur nature petitebourgeoise du fait, justement, qu’ils ne voient pas dans l’élément petit-bourgeois l’ennemi principal auquel se heurte chez nous le socialisme.

Troisièmement, en agitant l’épouvantail du « capitalisme d’Etat », ils montrent qu’ils ne comprennent pas ce qui, au point de vue économique, distingue l’Etat soviétique de l’Etat bourgeois.

Examinons ces trois points.

Parmi les gens qui se sont intéressés à l’économie de la Russie, personne, sembletil, n’a nié le caractère transitoire de cette économie. Aucun communiste non plus n’a nié, sembletil, que l’expression de République socialiste des Soviets traduit la volonté du pouvoir des Soviets d’assurer la transition au socialisme, mais n’entend nullement signifier que le nouvel ordre économique soit socialiste.

Mais que veut dire le mot transition ? Ne signifietil pas, appliqué à l’économie, qu’il y a dans le régime en question des éléments, des fragments, des parcelles, à la fois de capitalisme et de socialisme ? Tout le monde en conviendra. Mais ceux qui en conviennent ne se demandent pas toujours quels sont précisément les éléments qui relèvent, de différents types économiques et sociaux qui coexistent en Russie. Or, là est toute la question.

Enumérons ces éléments :

  1. l’économie patriarcale, c’estàdire, en grande mesure, l’économie naturelle, paysanne;
  2. la petite production marchande (cette rubrique comprend la plupart des paysans qui vendent du blé);
  3. le capitalisme privé;
  4. le capitalisme d’Etat;
  5. le socialisme.

La Russie est si grande et d’une telle diversité que toutes ces formes économiques et sociales s’y enchevêtrent étroitement. Et c’est ce qu’il y a de particulier dans notre situation.

Quels sont donc les types qui prédominent ? Il est évident que, dans un pays de petits paysans, c’est l’élément petitbourgeois qui domine et ne peut manquer de dominer; la majorité, l’immense majorité des agriculteurs sont de petits producteurs. L’enveloppe du capitalisme d’Etat (monopole du blé, contrôle exercé sur les propriétaires d’usines et des commerçants, coopératives bourgeoises) est déchirée çà et là par les spéculateurs., le blé étant l’objet principal de la spéculation.

C’est dans ce domaine précisément que se déroule la lutte principale. Quels sont les adversaires qui s’affrontent dans cette lutte, si nous parlons par catégories économiques, comme le « capitalisme d’Etat » ? Sontce le quatrième et le cinquième élément de ceux que je viens d’énumérer ? Non, bien sûr. Ce n’est pas le capitalisme d’Etat qui est ici aux prises avec le socialisme, mais la petite bourgeoisie et le capitalisme privé qui luttent, au coude à coude, à la fois contre le capitalisme d’Etat et contre le socialisme. La petite bourgeoisie s’oppose à toute intervention de la part de l’Etat, à tout inventaire, à tout contrôle, qu’il émane d’un capitalisme d’Etat ou d’un socialisme d’Etat. C’est là un fait réel, tout à fait indéniable, dont l’incompréhension est à la base de l’erreur économique des « communistes de gauche ». Le spéculateur, le mercanti, le saboteur du monopole, voilà notre pire ennemi « intérieur », l’ennemi des mesures économiques du pouvoir des Soviets. Si, il y a 125 ans, les petits bourgeois français, révolutionnaires des plus ardents et des plus sincères, étaient encore excusables de vouloir vaincre la spéculation en envoyant à l’échafaud un petit nombre d’ « élus » et en usant de foudres déclamatoires, aujourd’hui, les attitudes de phraseurs avec lesquelles tel ou tel socialisterévolutionnaire de gauche aborde cette question n’inspirent qu’aversion et dégoût à tous les révolutionnaires conscients. Nous savons parfaitement que la base économique de la spéculation est constituée par la couche des petits propriétaires si largement répandus en Russie et par le capitalisme privé dont chaque petit bourgeois est un agent. Nous savons que des millions de tentacules de cette hydre petitebourgeoise pénètrent ça et là dans certaines couches de la classe ouvrière et que la spéculation s’introduit dans tous les pores de notre vie économique et sociale, l’emportant sur le monopole d’État.

Quiconque ne le voit pas montre par son aveuglement à quel point il est prisonnier des préjugés petitsbourgeois. Tels sont précisément nos « communistes de gauche » qui, en paroles (et dans leur conviction la plus sincère, naturellement), sont des ennemis acharnés de la petite bourgeoisie, mais qui, en réalité, ne font que l’aider, que la servir, que traduire son point de vue à elle, en combattant en avril 1918 !! le… « capitalisme d’Etat » !

C’est ce qu’on appelle se fourrer le doigt dans l’œil !

Le petit bourgeois a mis de côté une somme coquette, quelques milliers de roubles amassés pendant la guerre par des moyens « licites » (et le plus souvent illicites). Tel est le type économique caractéristique qui forme la base de la spéculation et du capitalisme privé. L’argent est un bon tiré sur la richesse sociale, et des millions de petits propriétaires, cramponnés à ce bon, le cachent à « l’Etat », ne croyant à aucun socialisme, à aucun communisme, et « attendant patiemment » que l’orage prolétarien ait passé. Ou bien nous soumettrons ce petit bourgeois à notre contrôle et à notre enregistrement (nous pourrons le faire si nous organisons les pauvres, c’est à dire la majorité de la population ou les semiprolétaires, autour de l’avantgarde prolétarienne consciente), ou bien il culbutera notre pouvoir ouvrier, infailliblement et inéluctablement, comme l’ont fait les Napoléon et les Cavaignac nés précisément sur ce terrain de la petite propriété. Voilà comment se pose la question. Seuls les socialistesrévolutionnaires de gauche n’aperçoivent, pas, derrière les phrases sur la paysannerie « laborieuse », cette simple et claire vérité. Mais en estil qui prennent au sérieux les socialistesrévolutionnaires de gauche noyés dans la phraséologie ?

Le petit bourgeois cramponné à ses billets de mille est l’ennemi du capitalisme d’Etat; et ces billets de mille, il entend les réaliser absolument à son propre profit, contre les pauvres, contre tout contrôle général de l’Etat. Or, le total de ces billets de mille donne une base de plusieurs milliards à la spéculation qui sape notre effort d’édification socialiste. Admettons qu’un certain nombre d’ouvriers produisent un total de biens chiffré à 1 000. Admettons ensuite que 200 unités sur ce total se perdent du fait de la petite spéculation, des vols de tout genre et des procédés des petitspropriétaires visant à « tourner » les décrets et les réglementations soviétiques. Tout ouvrier conscient dira : si je pouvais donner 300 sur 1000 pour assurer plus d’organisation et plus d’ordre, je les donnerais volontiers au lieu de ces 200, car il nous sera très facile, sous le pouvoir des Soviets, d’abaisser par la suite ce « tribut », par exemple à 100 ou à 50, du fait que l’ordre et l’organisation auront été établis, du fait qu’auront été définitivement brisés les efforts des petits propriétaires pour mettre en échec tout monopole d’Etat.

Cet exemple chiffré tout à fait élémentaire que j’ai simplifié exprès au maximum dans un but de vulgarisation – explique le rapport qui existe à l’heure actuelle entre le capitalisme d’Etat et le socialisme. Les ouvriers détiennent le pouvoir dans l’Etat; ils ont l’entière possibilité juridique de « prendre » tout le millier de roubles, c’estàdire de n’autoriser aucune dépense qui n’ait une destination socialiste. Cette possibilité juridique, s’appuyant sur le passage effectif du pouvoir aux ouvriers, voilà qui va dans le sens du socialisme.

Mais la petite propriété et le capitalisme privé sabotent de mille façons cette situation juridique, introduisent par la bande la spéculation, entravent l’application des décrets soviétiques. Le capitalisme d’Etat serait un immense pas en avant même si (et c’est à dessein que j’ai choisi cet exemple chiffré pour renforcer ma démonstration) nous le payions plus cher qu’à présent, car cela vaut la peine de payer pour « s’instruire », car c’est utile aux ouvriers, car la victoire sur le désordre, la désorganisation, l’incurie est plus importante que tout, car la continuation de l’anarchie inhérente à la petite propriété est le pire, le plus grave des dangers, celui qui (si nous n’en venons pas à bout) conduira certainement à la faillite, tandis que si nous payons un tribut plus élevé au capitalisme d’Etat, cela ne nous nuira en rien, mais servira au contraire à nous conduire au socialisme par le chemin le plus sûr. Quand la classe ouvrière aura appris à défendre l’ordre d’Etat contre l’esprit anarchique de la petite propriété, quand elle aura appris à organiser la grande production à l’échelle de l’Etat, sur les bases du capitalisme d’Etat, elle aura alors, passezmoi l’expression, tous les atouts en mains et la consolidation du socialisme sera assurée.

Le capitalisme d’Etat est, au point de vue économique, infiniment supérieur à notre économie actuelle. C’est là un premier point.

Ensuite, il ne contient rien que le pouvoir des Soviets doive redouter, car l’Etat soviétique est un Etat dans lequel le pouvoir des ouvriers et des pauvres est assuré. Les « communistes de gauche » n’ont pas compris ces vérités incontestables, que ne comprendra naturellement jamais aucun « socialisterévolutionnaire de gauche », incapable en général de lier dans sa tête deux idées quelconques sur l’économie politique, mais que tout marxiste sera obligé de reconnaître. Il est inutile de discuter avec un socialisterévolutionnaire de gauche, il suffit de le désigner du doigt comme un « exemple à ne pas suivre » de bavard futile; mais il faut discuter avec un « communiste de gauche », car dans ce cas l’erreur est commise par des marxistes, et l’analyse de leur erreur aidera la classe ouvrière à trouver bon chemin.

§4-

Pour éclaircir encore plus la question, donnons avant tout un exemple très concret de capitalisme d’Etat. Tout le monde sait quel est cet exemple: l’Allemagne. Nous trouvons dans ce pays le « dernier mot » de la technique moderne du grand capitalisme et de l’organisation méthodique au service de l’impérialisme des bourgeois et des junkers. Supprimez les mots soulignés, remplacez l’État militaire, l’Etat des junkers, l’Etat bourgeois et impérialiste, par un autre Etat, mais un Etat de type social différent, ayant un autre contenu de classe, par l’Etat soviétique, c’estàdire prolétarien, et vous obtiendrez tout l’ensemble de conditions qui donne le socialisme.

Le socialisme est impossible sans la technique du grand capitalisme, conçue d’après le dernier mot de la science la plus moderne, sans une organisation d’Etat méthodique qui ordonne des dizaines de millions d’hommes à l’observation la plus rigoureuse d’une norme unique dans la production et la répartition des produits. Nous, les marxistes, nous l’avons toujours affirmé; quant aux gens qui ont été incapables de comprendre au moins cela (les anarchistes et une bonne moitié des socialistesrévolutionnaires de gauche), il est inutile de perdre même deux secondes à discuter avec eux.

Le socialisme est également impossible sans que le prolétariat domine dans l’Etat : cela aussi, c’est de l’a b c. Et l’histoire (dont personne, sauf peutêtre des benêts menchéviques de première grandeur, n’attendait qu’elle produisit sans heurt, dans le calme, facilement et simplement le socialisme « intégral ») a suivi des chemins si particuliers qu’elle a donné naissance, en 1918, à deux moitiés de socialisme, séparées et voisines comme deux futurs poussins sous la coquille commune de l’impérialisme international. L’Allemagne et la Russie incarnent en 1918, avec une évidence particulière, la réalisation matérielle des conditions du socialisme, des conditions économiques, productives et sociales, d’une part, et des conditions politiques, d’autre part.

Une révolution prolétarienne victorieuse en Allemagne briserait d’emblée, avec la plus grande facilité, toutes les coquilles de l’impérialisme (faites, malheureusement, de l’acier le meilleur, et que ne peuvent de ce fait briser les efforts de n’importe quel… poussin) et assurerait à coup sûr la victoire du socialisme mondial, sans difficulté ou avec des difficultés insignifiantes, à condition évidemment de considérer les « difficultés » à l’échelle de l’histoire mondiale, et non à celle de quelque groupe de philistins.

Tant que la révolution tarde encore à « éclore » en AIlemagne, notre devoir est de nous mettre à l’école du capitalisme d’Etat des Allemands, de nous appliquer de tous nos forces à l’assimiler, de ne pas ménager les procédés dictatoriaux pour l’implanter en Russie encore plus vite que ne l’a fait Pierre I° pour les mœurs occidentales dans la vieille Russie barbare, sans reculer devant l’emploi de méthodes barbares contre la barbarie. S’il se trouve, parmi les anarchistes et les socialistesrévolutionnaires de gauche (je me suis, sans le vouloir, souvenu des discours prononcés par Karéline et Gué au Comité exécutif), des gens capables de tenir des raisonnements à la Narcisse comme quoi il ne serait pas digne de nous autres, révolutionnaires, de « nous mettre à l’école » de l’impérialisme allemand, il faut leur dire ceci : une révolution qui prend ces gens au sérieux serait perdue sans rémission (et l’aurait bien mérité).

Ce qui prédomine actuellement en Russie, c’est le capitalisme petitbourgeois, à partir duquel il n’est qu’un seul et même chemin pour parvenir aussi bien au grand capitalisme d’Etat qu’au socialisme, et ce chemin passe par la même étape intermédiaire qui s’appelle « inventaire et contrôle exercés par le peuple entier sur la production et la répartition des produits ».

Quiconque ne le comprend pas commet une erreur économique impardonnable, soit en ignorant les faits réels, en ne voyant pas ce qui est, en ne sachant pas regarder la vérité en face, soit en se contentant d’opposer dans l’abstrait le « capitalisme » au 
«socialisme », sans analyser les formes et les étapes concrètes de cette transition telle qu’elle s’effectue chez nous à l’heure actuelle. Soit dit entre parenthèses, c’est cette même erreur théorique qui a désorienté les meilleurs représentants du camp de la Novaïa Jizn [c] et du Vpériod [d] : les pires d’entre eux et les médiocres terrorisés par la bourgeoisie, se traînent à sa remorque par stupidité ou par manque de caractère; quant aux meilleurs, ils n’ont pas compris que ce n’est pas pour rien que les maîtres du socialisme ont parlé de toute une période de transition du capitalisme au socialisme et que ce n’est pas sans raison qu’ils ont insisté sur les « longues douleur de l’enfantement » de la société nouvelle, celleci n’étant du reste elle-même qu’une abstraction et ne pouvant s’incarner dans la vie qu’à travers toute une série de tentatives concrètes diverses et imparfaites visant à créer tel ou tel Etat socialiste.

C’est justement parce qu’il est impossible, en partant de la situation économique actuelle de la Russie, de progresser sans passer par ce qu’il y a de commun au capitalisme d’Etat et au socialisme (l’inventaire et le contrôle exercés par la nation), qu’il est complètement absurde au point de vue théorique de vouloir terroriser tout le monde et soimême en invoquant l’ « évolution vers le capitalisme d’Etat » (Kommounist , n° 1, p. 8, I° colonne). C’est, très précisément, laisser sa pensée « s’écarter » du chemin véritable que suit l’« évolution », c’est ne pas comprendre ce chemin. Dans la pratique, cela revient à tirer en arrière vers le capitalisme basé sur la petite propriété.

Pour que le lecteur puisse se convaincre que ma « haute » appréciation du capitalisme d’Etat ne date nullement d’aujourd’hui et que je la professais dès avant la prise du pouvoir par les bolchéviks, je me permets de citer ici un passage de ma brochure sur la Catastrophe imminente et les moyens de la conjurer, écrite en septembre 1917 :

… « Eh bien, essayez un peu de substituer à l’Etat des capitalistes et des hobereaux, à l’Etat des capitalistes et des grands propriétaires fonciers, l’Etat démocratique révolutionnaire, c’estàdire un Etat qui détruise révolutionnairement tous les privilèges quels qu’ils soient, qui ne craigne pas d’appliquer révolutionnairement le démocratisme le plus complet. Et vous verrez que dans un Etat véritablement démocratique révolutionnaire, le capitalisme monopoliste d’Etat signifie inévitablement, infailliblement, un pas, ou des pas en avant vers le socialisme !

… Car le socialisme n’est pas autre chose que l’étape immédiatement consécutive au monopole capitaliste d’Etat.

… Le capitalisme monopoliste d’Etat est la préparation matérielle la plus complète du socialisme, l’antichambre du socialisme, l’étape de l’Histoire qu’aucune autre étape intermédiaire ne sépare du socialisme » (pp. 27 et 28).

Remarquez que ces lignes ont été écrites à l’époque de Kerenski, qu’il ne s’agissait là ni de la dictature du prolétariat ni d’un Etat socialiste, mais d’un Etat « démocratique révolutionnaire ». N’estil pas évident que plus nous
nous élevons audessus de ce degré politique, plus nous réussissons complètement à incarner dans les Soviets l’Etat socialiste et la dictature du prolétariat, et moins il nous est permis de redouter le « capitalisme d’Etat » ? N’estil pas évident qu’au point de vue matériel, économique, au point de vue de la production, nous n’en sommes pas encore à l’« antichambre » du socialisme ? Et qu’on ne saurait franchir le seuil du socialisme sans passer par cette « antichambre» que nous n’avons pas encore atteinte ?

De quelque côté qu’on aborde la question, une seule conclusion s’impose: le raisonnement des « communistes de gauche » au sujet de la menace que ferait peser sur nous le « capitalisme d’Etat » n’est qu’une erreur économique et la preuve manifeste qu’ils sont complètement prisonniers de l’idéologie petitebourgeoise.

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(Source : Marxist Internet Archive)


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