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Affaire Dieudonné…

Glissement de terrain

sémantique

de l’humour populiste

dans le champ lexical boueux

du social-fascisme…

       (Ou comment « tendre le bâton pour se faire battre » !)

        Il existe en France une tradition de l’humour potache et satirique, mêlant l’autodérision d’une certaine grossièreté populaire, impliquant une critique au second degré des « puissants » de la hiérarchie sociale et du « système » en place, et qui contient, par le fait, une connotation anticapitaliste, quelle que soit l’intention réelle des auteurs de ce type de sketches.

       Le maître incontesté du genre fut et restera encore, probablement pour longtemps, Coluche.

             Probablement pour longtemps, car ses héritiers artistiques ont largement abandonné toutes velléités satiriques réelles pour se concentrer sur la dérision au premier degré des victimes du conditionnement social ambiant et de la sous–culture médiatique. Faire dans la facilité, le gras et le vulgaire assumé est le moyen le plus simple de faire son beurre, en temps de crise.

           La crise, étant encore, dans son temps, à sa première phase, Coluche avait tenté, à sa manière, d’en combattre les effets, sinon les causes.

          Les causes, il s’apprêtait peut être à y voir de plus près, lorsqu’un « stupide » accident mis fin à ses jours… Le doute, en continuant à planer sur les circonstances de sa mort, a peut-être contribué à créer ce climat actuel, à la fois consensuel et poisseux, sur la scène humoristique française.

          Dieudonné aurait-il réveillé le démon endormi de la contestation populaire ? Avec son premier complice Elie Semoun il avait déjà renouvelé le genre, en stigmatisant les travers du communautarisme, reflétant les conditions de vie imposées à l’ensemble du prolétariat français par les vagues de migrations massives organisées par le système capitaliste.

                 Dans les débuts de sa carrière solo il s’était orienté vers une critique du racisme ambiant, comme une des conséquences du colonialisme, et notamment dans son aspect le plus barbare : l’esclavage. Cette satire des racines de l’impérialisme moderne s’est étendue jusqu’à ses conséquences dans l’actualité : le néo-colonialisme et ses entreprises guerrières, pour se concentrer finalement sur le sionisme, comme résultante de la cohésion capitalisme-impérialisme.

              De par l’impopularité du sionisme dans les couches sociales populaires et prolétariennes, l’aspect transcommunautaire de son propos est devenu encore davantage fédérateur, mais au prix évident d’être excluant à l’égard d’une seule communauté, la judaïque, naturellement encline à une sympathie pour le sionisme, au moins dans la caractéristique nationaliste du terme.

           Dès lors nait une « ambiguïté » plus que douteuse, habilement et volontairement cultivée par l’usage récurrent d’un « deuxième degré » qui n’est plus que de façade. Le double sens des propos est organisé de manière à pouvoir être perçu de manière unilatérale d’un point de vue strictement antisémite.

            Dès lors se cultive, autour du phénomène artistique théâtral, le champ lexical boueux où le propos anti-système, avec sa connotation anticapitaliste basique, recoupe un propos antisémite non moins basique, fondé sur le raccourci sémantique du geste obscène, directement proportionnel, dans sa violence significative, à son ampleur et à sa « longueur »…

       Par cette expression physique les connotations anti-système et antisémite fusionnent dans l’inconscient de ses fans, et d’autant plus facilement qu’elles sont restées, dans le jeu théâtral, loin de toute analyse, même à l’état d’ébauche.

           Dès lors le champ lexical du théâtre de Dieudonné tend vers la monoculture d’un vieil argument circulaire, qui fonctionne en permanence sans être jamais explicité:

judaïsme>>=<<capitalisme+sionisme>>=<<judaïsme

(Méthode de raisonnement commune, par ailleurs, à toutes les religions, et essentiellement dans le monothéisme :

dieu >>>le monde et la société tels qu’ils sont<<< dieu  )

        Dès lors la dénonciation d’une manipulation telle que l’instrumentalisation de la Shoah par le sionisme, fondée au départ sur une juste critique du colonialisme et de l’impérialisme, peut devenir une approbation implicite de la Shoah, tant dans l’esprit des éléments ouvertement néo-fascistes et antisémites qui gravitent autour de son théâtre, que dans l’esprit des juges précisément chargés de défendre le système…

    C’est ainsi que la manipulation néo-fasciste, fondée sur cette méthode de raisonnement circulaire, a finalement abouti à forger l’argument juridique qui expulse Dieudonné de son propre théâtre…

             Alors que le système se trouve en état de crise, et, malgré l’absence de toute alternative réelle, en perte de crédibilité, en voie de relative désagrégation idéologique, il trouve dans cette aubaine un nouveau souffle pour tenter de se justifier et de se réinsinuer dans l’inconscient collectif populaire.

           C’est ainsi que se trouve relégitimé, avec la même méthode réactionnaire de raisonnement circulaire, le système que Dieudonné prétendait combattre… :

droit, justice>>=<<capitalisme+sionisme>>=<<droit, justice

          En s’appuyant à nouveau sur cette fausse équation, le pouvoir en place se reconsolide en se présentant comme le garant d’une unité « démocratique » et « républicaine » face à la renaissance de « la bête fasciste immonde » à laquelle se trouve assimilée cet embryon de révolte populaire qu’était devenu le théâtre de Dieudonné.

           Dans la mesure où le pouvoir se prétend «de gauche» et s’intitule même « socialiste », il y a là, de sa part, jusque dans sa démarche répressive, baptisée « combat républicain », un appel implicite à la reconstitution d’un « front uni » de toutes les forces progressistes autour de son projet politique, tentant ainsi de masquer grossièrement ses fondements capitalistes et impérialistes.

        Profitant à plein de la manipulation néo-fasciste il peut ainsi tenter d’imposer une situation où le choix se résume à fascisme/système, récupérant par là même le discours néo-fasciste et excluant à nouveau toute autre forme d’alternative.

       Il contraint ainsi toute forme de contestation radicale à se sentir amalgamée au néofascisme et à vouloir revenir dans le giron de la social-démocratie, d’une manière ou d’une autre…

         Il faut donc se garder de toute réaction simpliste qui consisterait soit à se solidariser inconditionnellement du théâtre de Dieudonné, soit à approuver la démarche répressive du pouvoir.

Mais alors, à nouveau, que faire ?

        Chercher à comprendre le processus nous a semblé un bon début, mais manifestement, il est insuffisant pour définir une action, ou même une simple réaction de principe.

          Ce processus, dans la mesure où il touche à l’inconscient collectif populaire, a nécessairement des racines anciennes et profondes. Même s’il semble nous tomber dessus comme une pluie d’orage au milieu de la crise, il n’en est pas moins un reflet de tout un contexte sociologique et politique en cours d’élaboration et d’évolution depuis de nombreuses années, et même de décennies.

             C’est précisément en quoi il recoupe, et même court-circuite par son urgence, la démarche d’étude et d’analyse qui est la nôtre, à Tribune Marxiste-Léniniste, et justifie l’interruption provisoire de notre travail sur les textes de Mao, Politzer et Besse-Caveing…

        Ce sont la disparité et l’ambiguïté des réactions « à chaud », même sur les blogs communistes marxistes–léninistes, qui nous ont interpellé et incité à tenter cette mise au point.

        Naturellement, il ne saurait être question, en quelques lignes, de proposer une analyse exhaustive du sujet, aboutissant à quelque proclamation péremptoire, comme il s’en est déjà trop produites, qui laisseront peut être des traces, et qu’il conviendra de réexaminer posément, en tenant compte, dans le contexte, de leur aspect réactionnel épidermique…

        Notre but, dans cette première approche, est seulement d’ouvrir quelques pistes de réflexion, à soumettre au débat, dans l’espoir d’enclencher une dynamique conjointe, et, pourquoi-pas, synergique, de recherche et d’intervention.

       La première piste que l’on trouve en creusant pour dégager l’attache de ces racines, est l’émergence, ces dernières années, dans les couches populaires et prolétariennes, d’une idéologie populiste à consonance nationaliste et sociale-chauvine…

          Cela peut sembler être une évidence, mais elle repose pourtant, dans le théâtre de Dieudonné, sur un paradoxe : cette idéologie, transposée dans le discours de l’artiste, unit désormais, par son aspect transcommunautaire, des communautés prolétariennes qu’elle était précisément sensé exclure, dans son postulat nationaliste de base…

         Il est important de remarquer qu’elle cesse alors de fonctionner comme principe de division, qui en faisait un enjeu consensuel dans les conflits entre les différentes factions de la bourgeoisie monopoliste. Le jeu dangereux et explosif de la division ayant finalement pratiquement abouti à son contraire, il était urgent, pour le système, de lui redonner du mordant en exacerbant, par la manipulation néofasciste, et en soulignant, par la censure et la répression, ses connotations antisémites.

       Si l’on reprend l’historique de la démarche artistique de Dieudonné, depuis qu’il tente d’opérer en solo, on constate qu’elle suit bien cette logique, d’abord dans l’ordre :

Censure>>répression>>exacerbation,

    Mais qui se referme assez vite sur une logique circulaire réflexive: répression>><<exacerbation , dont il ne sortira plus, jusqu’à la situation actuelle, en impasse totale.

        Cette impasse est relative, dans la mesure où elle ne concerne que le domaine spécifique de l’expression théâtrale, mais si elle interpelle autant, c’est bien qu’elle est le reflet de l’impasse dans laquelle se trouve notre société française.

       Le pouvoir actuel, basé sur une alternance bipolaire usée jusqu’à la trame, n’a plus d’autre d’alternative que le nationalisme populiste et social-chauvin, d’«extrême-droite », solution à laquelle il rechigne encore, car elle suppose, pour avoir un minimum de crédibilité, quelques entraves à la circulation de ses capitaux, qui pourraient être l’amorce d’une nouvelle phase aigüe de la crise, encore plus profonde, sinon d’un début de rupture de l’ensemble du système, déjà fragilisé par la précédente.

           Toutefois il est remarquable que si cette alternative douteuse a pu acquérir une certaine crédibilité, c’est précisément par son extension aux couches populaires et prolétariennes qui étaient originellement la base électorale et militante des partis « de gauche » PCF-PS. Cette substitution d’influence n’a pu s’opérer aussi facilement que parce qu’un terrain favorable y avait été préparé par l’évolution antérieure et ancienne de ces partis vers le révisionnisme et le réformisme. Le social-chauvinisme et la démagogie populiste constituaient déjà, dès avant la crise, l’essentiel du fond idéologique de leur propagande. Avec la crise leur crédibilité s’est évaporée, mais le nouveau discours populiste y a logiquement pris leur place. Et d’autant plus facilement qu’il s’est trouvé en partie justifié par l’inféodation des anciens partis au cartel « européen » et à l’impérialisme US.

            A noter que le PS, en ouvrant une page répressive contre le théâtre de Dieudonné, risque fort de se couper des dernières communautés prolétariennes qui le soutenaient encore. Il continue ainsi de creuser un peu plus sa propre tombe politique, ce en quoi on aurait plutôt tendance à l’encourager qu’à lui reprocher…

        Quant au PCF et à ses nouveaux complices du « Front de gauche », s’ils n’ont pas encore complètement disparus, c’est précisément parce qu’ils ont renouvelé et souligné l’aspect social-chauvin de leur discours.

           Ils puisent leur inspiration dans le vieux fond jaurèssiste et thorézien dont ils sont les héritiers et les continuateurs, après avoir passé le marxisme-léninisme à la moulinette du révisionnisme « moderne ».

            Il est à noter que la phase révisionniste du début des années 50, que nous continuerons à étudier sur Tribune Marxiste-Léniniste, dans notre série « Mao déclassifié… », correspond bien à la naissance du révisionnisme moderne dans sa variante française, et par conséquent à l’établissement définitif de la démagogie populiste et du social-chauvinisme comme idéologie de substitution au marxisme-léninisme. C’est la racine sur laquelle peut proliférer aujourd’hui le greffon nauséabond du social-fascisme.

        Toutefois, en termes de glissement de terrain sémantique, une dérive assez similaire avait préalablement été inaugurée par la direction thorézienne du PCF, alors que sa base militante, en mai 1942, était déjà bien engagée dans le combat de la résistance prolétarienne. C’est la fameuse thématique de combat : « à chacun son boche ! »

           Si la stratégie de résistance définie à la fondation des FTPF est essentiellement la bonne, la terminologie utilisée par la direction du PCF pour l’encadrer politiquement est déjà nettement inspirée par sa propre dérive sociale-chauvine.

Extraits du journal « la France d’abord » :

« Hitler a en France 250.000 hommes pour faire face au second front. Les forces d’occupation sont si réduites que Hitler les double de policiers, gendarmes, légionnaires et autres mercenaires que Pétain et Laval transforment en soldats boches pour aider à occuper, piller, à saigner la France. Mais les Français en état de se battre sont dix fois plus nombreux que l’ennemi. »

« Un boche isolé est un prisonnier. L’ennemi n’occupe militairement le terrain que là où ses unités peuvent agir en tant qu’unités. Et tous les transports, voies de communication, transports publics, ne sont assurés que par des mains de Français. En dehors d’une force d’occupation réduite, il ne reste qu’une occupation politique exercée par des traîtres. Dans ce rapport des forces, la terreur nazie n’est opérante que pour ceux qui l’acceptent ou bien l’encouragent en exagérant sa puissance pour mieux masquer leur lâcheté. »

(…) «Et que, sur le Front National de la Libération, retentisse le cri de guerre contre tous ceux qui veulent détruire notre patrie : TOUS DEBOUT ET CHACUN SON BOCHE ! »

         Il est clair que dans le feu de l’action et dans le sentiment de haine engendrée par l’occupation, la nuance sémantique pouvait passer pour secondaire, mais il n’en s’agissait pas moins d’un effacement du concept marxiste-léniniste de lutte antifasciste. Le collabo lui-même n’est plus assimilé à l’idéologie nazie qui sous-tend son comportement, mais à l’Allemagne en tant que nation et que peuple, envisagé comme un objet global de haine et de mépris.

           L’expression du mot d’ordre « à chacun son boche » ne traduisait plus le concept de lutte anti-impérialiste et anticapitaliste, mais bien la haine de la nation allemande en tant que peuple étranger.

      Le glissement sémantique opère en parallèle du glissement politique qui le sous-tend. De :

 fasciste>nazi>>armée allemande>>>Allemagne impérialiste

il devient :

 fasciste=nazi=boche=nation allemande=peuple allemand

     Les conséquences ultérieures de ce glissement politique de la direction du PCF sont ceux que nous avons déjà abordés, sur Tribune Marxiste-Léniniste, à propos des négociations du CNR, et nous aurons certainement l’occasion d’y revenir.

           Mais, dans les circonstances présentes, il est essentiel de rappeler que ce ne fut pas une démarche mentale unanimement acceptée, notamment chez les FTP-MOI.

Il nous parait utile de citer, à cette occasion, et pour finir cet article en invitant à une réflexion sur ces sujets, les mots exacts de la dernière lettre de Missak Manouchian, ainsi que les vers qu’ils ont inspiré à Louis Aragon, rendus particulièrement inoubliables, en outre, par la voix de Léo Ferré.

Missak Manouchian :

(…)« Je m’étais engagé dans l’Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu’il méritera comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous… »

« L’Affiche rouge » :

« Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE

Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand »

                             Louis Aragon


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